Langue française : quand le ministère de l'Education nationale voulait réformer l'accord du participe passé
En cette belle journée du printemps 2025, la conférence de presse convoquée par Elisabeth Borne a attiré les foules. Il faut dire que la ministre de l’Education nationale a lancé une déclaration fracassante. Désormais, on pourra écrire indifféremment "les livres que j’ai lus", mais aussi "les livres que j’ai lu", sans s à "lu" ! Mieux – ou pire, selon les points de vue –, on pourra parler de "la peine que j’ai pris" ou de "la peine que j’ai prise" ! Aussitôt, les réseaux sociaux s’enflamment. Libération appuie la réforme, Le Figaro hurle au scandale. Dans toutes les familles, les repas dominicaux tournent au pugilat.
Politique-fiction ? Oui et non car cette décision a bel et bien été celle d’un lointain prédécesseur d’Elisabeth Borne. Le 31 juillet 1900, en effet, Georges Leygues publie un arrêté mettant fin à l’accord obligatoire du participe passé avec avoir quand le complément d’objet direct est placé avant.
On l’a oublié, mais, lors de la création de l’école publique et obligatoire, en 1881, un profond débat s’était engagé sur la manière d’écrire le français. Beaucoup proposaient de rompre avec l’orthographe ancienne, en grande partie latinisante, qu’avait promue l’Académie française à sa création afin de "distinguer les gens de lettres des ignorants et des simples femmes". Leur principal argument : si la République entend vraiment être au service du peuple, la graphie doit être rationalisée afin d’ouvrir à tous la promotion sociale.
C’était sans compter sans le tollé suscité par cette annonce ! Bientôt, le ministre renonce à la simplification de l’orthographe. Un nouvel arrêté, le 26 février 1901, ne maintient qu’une poignée de mesurettes. Dorénavant, on pourra écrire dix-sept ou dix sept ; quatre vingt dix ou quatre vingts dix ; est il ou est-il. C’est tout. C’est peu. Et encore : cet arrêté de "tolérance", resté officiellement en vigueur jusqu’en 1976, n’aura dans les faits jamais été vraiment appliqué. C’est du moins ce qu’affirment les livres que j’ai lus. Ou lu ?
Sources
Un débat sans mémoire : la querelle de l’orthographe en France (1893-1991), par Michel Arrivé
L’histoire de la langue française, Editions Bescherelle
Le français est à nous. Petit manuel d’émancipation linguistique, par Maria Candea et Laelia Véron
