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Июнь
2025

Violence des mineurs : le procès des réseaux sociaux a été trop vite instruit, par Hugues Lagrange

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Le meurtre de sang-froid d’une assistante d’éducation au collège Françoise-Dolto, de Nogent, poignardée par un élève de troisième, après le meurtre d’une élève à Nantes, concomitant avec une tuerie intervenue dans un lycée de Graz en Autriche, a soulevé un immense émoi. L’émotion légitime devant ces meurtres oblige à s’interroger sur le sens de ces actes, venant d’élèves qui n’étaient pas sous l’emprise de drogues, n’étaient pas connus des services de police et n’avaient aucun antécédent judiciaire.

Une unanimité s’est dégagée pour dénoncer les réseaux sociaux – Facebook, Instagram, Snapchat, TikTok et autres sans questionner les motifs de leur usage et ses modalités, et un large consensus pour déplorer la carence de moyens de la santé scolaire. Non sans raison, nombre d’adolescents ayant des troubles psychiques ne sont pas connus des psychologues scolaires et moins encore suivis, faute d’un nombre suffisant de psychologues, de dispositifs comme les IME ou les ITEP. Le meurtre de Nogent a suscité en France de la part des pouvoirs publics des réponses immédiates, certes nécessaires mais hasardeuses par le contenu et la forme. Il n’est pas douteux qu’il y ait un déficit de prévention, mais on peut se demander si l’annonce d’une réponse publique incluant des kits de repérage, la formation de plusieurs milliers de personnes aux gestes du secourisme mental et l’interdiction de l’usage des réseaux sociaux avant 15 ans est adéquate.

Intentions suicidaires

Le procès des réseaux sociaux a été vite instruit, leur nocivité pour l’esprit affirmée sans nuances, les motifs d’un usage de masse – on compte en milliards les utilisateurs – ignorés. La poussée chez les jeunes de troubles psychiatriques, sous les espèces d’un mal-être dépressif aussi répandu que vague, a été invoquée comme une conséquence quasi-automatique de l’usage des réseaux sociaux. Je n’ai aucun goût pour ces dispositifs, et je ne mésestime les usages nocifs qui, à mon sens, témoignent du gouffre de solitude touchant les jeunes des sociétés individualistes et consuméristes. Mais de grâce ne prenons pas les effets pour les causes, ne nous déchargeons pas sur une technique, que l’on adule par ailleurs.

Je voudrais aborder ces drames à la lumière du peu de choses que l’on sait et proposer une hypothèse plus spécifique sur le lien des conduites meurtrières avec l’usage d’internet et des réseaux sociaux, avec les détresses mentales des jeunes. Dans au moins deux des trois situations, Notre-Dame-de-Toutes-les-Aides à Nantes, et le lycée de Graz, les meurtriers ont exprimé des intentions suicidaires. Justin P. à Nantes dit "Je vais au deuil", l’auteur des homicides à Graz laisse une lettre d’adieu à ses parents comme le ferait quelqu’un qui s’apprête à mourir. L’hypothèse d’un désir d’en finir avec la vie n’a guère été relevée à ma connaissance. Les enquêtes judiciaires et psychiatriques donneront des éclairages dont on ne dispose pas aujourd’hui, toutefois je suggère que chez les jeunes Occidentaux contemporains, cette violence homicide pourrait bien être l’expression d’un désir de mort qu’on ne parvient pas à tourner contre soi.

Quant aux effets des réseaux sociaux, le meurtrier de Nogent, pour prendre le drame le plus récent, en est un utilisateur très modéré. En revanche, on sait qu’il passe beaucoup de temps seul, qu’il pratique les jeux vidéo violents et qu’il a mal vécu sa scolarité. Plutôt que de faire le procès général de ces réseaux qui certes, pour une fraction de la jeunesse fonctionnent comme des addictions, et accentuent – on en a des preuves empiriques solides – les dérives dépressives, plutôt que de nourrir sans indices spécifiques l’idée qu’un mal-être dépressif soit en cause, essayons de tirer parti de ce que l’on sait.

Hikikomori

Deux situations psychiques préoccupantes ont été repérées chez les adolescents orientaux, notamment au Japon, où l’on enregistre des phénomènes de désocialisation juvénile. Ces jeunes Japonais en retrait social prolongé, renâclent à engager une sociabilité même virtuelle, leur isolement n’est pas subi, mais en partie délibéré. Ils n’ont plus goût aux relations en face-à-face. Sur ce point, leur attitude est similaire à celle des jeunes Occidentaux qui abusent des réseaux sociaux ; ceux-ci, bien qu’ils recherchent activement une sociabilité virtuelle, évitent les rapports en face-à-face.

Ce retrait social prolongé d’une fraction des jeunes Japonais est corrélé à des symptômes psychotiques, à une rupture avec la réalité, à un brouillage des limites entre le jeu et le réel, entre les situations simulées et celles où la violence détruit des êtres de chair et de sang. Roger Caillois, il y a un siècle, l’a très finement décrit. Des analyses empiriques contemporaines ont établi une corrélation solide entre symptômes psychotiques – pensées délirantes ou hallucinatoires – et le retrait social volontaire appelé hikikomori, qui est l’un des symptômes caractéristiques de la psychose et vecteur de suicide au Japon. Tandis que les jeunes Japonais en hikikomori développent des symptômes psychotiques en raison de leur retrait social, le comportement d’une fraction des jeunes Occidentaux qui deviennent addicts aux réseaux sociaux, souvent dû au rejet par leurs pairs dans les rapports en face à face, élève le risque de psychose.

Le syndrome psychotique suppose un continuum de traits – troubles de la perception, méfiance, mégalomanie, pensées irrationnelles – qui se situent bien en deçà des manifestations cliniques de la psychose caractérisée et restent parfois inaperçues. Des étudiants en bonne santé peuvent développer un syndrome psychotique s’ils sont exposés à une période d’isolement complet, même brève ; des analyses récentes montrent que l’abus d’internet et des nouvelles technologies, lorsqu’il est associé à un retrait social durable, favorise aussi l’émergence de symptômes psychotiques.

Or, la présence des symptômes psychotiques augmente le risque de violence, chez les jeunes notamment. Au pays des samouraïs, l’hikikomori nourrit des tendances suicidaires ; en Europe et en Amérique du Nord, où ce sens de l’honneur exigeant est rare, la diminution de la sociabilité en face-à-face chez une fraction des utilisateurs dépendants des réseaux sociaux pousse plutôt vers l’homicide.

En moyenne, un jeune connaissant de tels troubles par collège

L’évolution des violences en France est congruente avec cette hypothèse d’homicides-suicidaires. Les violences physiques non léthales sur autrui ont connu du milieu des années 1980 au début des années 2000 une élévation très significative. Parallèlement, le taux de suicide a diminué sensiblement chez les 15-24 ans, passant de 7,5 pour 100 000 en 2001 à 4,2 en 2017. Dans les sociétés occidentales, l’instinct oppose au suicide des obstacles que l’intériorisation de la valeur de la vie d’autrui, aujourd’hui affaiblie, n’oppose pas. Cela est renforcé chez les jeunes qui souffrent de symptômes psychotiques.

L’orientation vers l’homicide ou au contraire vers le suicide varie à la fois selon le sexe et le genre. Si les taux de suicide des garçons sont plus de deux fois plus élevés que ceux des filles (5,9 vs 2,5/100 000), les garçons sont aussi plus portés à exercer des violences pour des raisons à la fois neurophysiologiques et sociales. Ils sont enclins à externaliser une souffrance psychique, par des abus de drogues ou des agressions que les filles internalisent souvent.

Contrairement à ce qu’affirmait Najat Vallaud-Belkacem sur un plateau de télévision à la suite du drame de Nogent, en marge d’un propos au demeurant judicieux, cette violence exercée sur autrui n’est pas originairement un effet de l’éducation. Celle-ci a pu la renforcer ou l’affaiblir, mais l’orientation de la violence repose sur une différenciation des fonctionnements neuroendocriniens qui déterminent les rôles sexués, en amont puis parallèlement à la socialisation. En France, où l’on évite les analyses embrassant à la fois les déterminations biogénétiques et sociales, on l’ignore largement.

En 2022, dans notre pays, cinq pour mille des 15-25 ans sont en traitement pour des troubles psychotiques : en admettant même que les trois quarts des jeunes présentant des troubles psychotiques sont inaperçus, il y a en moyenne un jeune connaissant de tels troubles par collège et guère plus d’un dans chaque lycée. La probabilité de les repérer et de les faire bénéficier d’une prise en charge est très faible, et l’hypothèse d’une prévention ciblée, en principe justifiée, a bien peu de chances d’être praticable, pour ne rien dire de son efficacité. Agir sur l’intériorisation de normes respectueuses de la vie d’autrui pourrait l’être plus. Il faut en tous cas aborder ces drames avec beaucoup d’humilité.

*Hugues Lagrange est sociologue, chercheur émérite au CNRS et membre du CRIS à Sciences Po Paris. Il vient de publier La Peine et le plaisir (PUF).















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