Arash Azizi : "L'Iran devra abandonner son programme nucléaire pour satisfaire aux exigences de Trump"
C’est une de ces ironies de l’histoire dont on se serait volontiers passé. Ce 12 juin 2025, le journaliste et historien iranien Arash Azizi, l’une des grandes voix de la résistance au régime des mollahs sur la scène internationale, publiait dans The Atlantic un article empreint d’espoir. Il y défendait l’idée qu’une issue diplomatique au dossier nucléaire iranien restait possible, et que Téhéran étudiait sérieusement la proposition de Washington de confier l’enrichissement de l’uranium iranien à un consortium des pays du Golfe. Quelques heures plus tard, Israël lançait des frappes massives contre des infrastructures stratégiques iraniennes - prélude à une escalade militaire dont les conséquences restent, à ce stade, difficiles à mesurer.
Depuis, aucun signe d’apaisement à l’horizon. Pour L’Express, Arash Azizi dresse un premier bilan de ce qu’il considère déjà comme un "moment décisif", et ne ménage pas ses critiques à l’égard du régime iranien. S’il ne cache ni sa tristesse ni son inquiétude, il persiste : "toutes les guerres finissent par la diplomatie". Surtout, insiste-t-il, les peuples iraniens et israéliens n’ont aucune raison de se haïr. Entretien.
L’Express : En tant qu’Iranien, comment avez-vous vécu l’annonce de l’attaque israélienne, le 13 juin ? J’imagine que vous avez encore de la famille ou des amis sur place…
Arash Azizi : Oui, j’ai des proches en Iran qui sont actuellement sous les bombardements. Je suis évidemment très inquiet pour leur sécurité. Mais je dois dire que mon inquiétude s’étend au sort de l’Iran dans son ensemble. Mon pays traverse une période absolument tragique, c’est son avenir même qui est en jeu. Cela fait des années, dans mes prises de parole comme dans mes écrits, que je m’efforce de mettre en garde contre la possibilité d’une telle escalade. Maintenant, nous y sommes, et je vois s’entasser des corps d’Iraniens et d’Israéliens pour un conflit absurde. C’est aussi accablant que triste.
Sur le plan politique, nous vivons un moment décisif. La guerre marque, pour la République islamique, l’échec cuisant de sa croisade anti-israélienne. En tant qu’activiste politique, je plaide pour un cessez-le-feu immédiat qui permette l’ouverture d’un processus politique permettant, à défaut de la transition démocratique à laquelle j’aspire, au minimum un changement d’orientation au sommet de l’État.
L’Iran doit absolument sortir de sa logique de confrontation régionale afin de renouer avec une politique étrangère plus pacifique et pragmatique. C’est d’ailleurs ce que réclament la majorité des Iraniens, y compris certains bien insérés dans les cercles du pouvoir.
Quelques heures avant l’attaque, vous écriviez dans The Atlantic qu’un accord nucléaire entre l’Iran et les États-Unis restait la meilleure – ou la moins pire – solution pour l’Iran comme pour Israël. Dans le contexte actuel, pensez-vous qu’une solution diplomatique soit encore envisageable ?
Je soutenais cet accord parce qu’il me paraissait être le seul chemin vers une issue pragmatique, un avenir où l’Iran pourrait défendre son programme nucléaire tout en s’engageant vers la paix avec ses voisins. Surtout, j’avais conscience que la seule alternative était l’escalade armée. C’est malheureusement ce qui s’est passé. Pour répondre à votre question, je dirais que toutes les guerres finissent par la diplomatie. La question n’est donc pas de savoir si la solution diplomatique est encore sur la table, mais quand elle aura lieu et combien de morts il y aura d’ici là…
L’issue finale ne peut être que l’abandon, par l’Iran, de son programme nucléaire de manière à satisfaire les exigences des États-Unis et des pays de la région. Je me réjouis de voir que plusieurs figures iraniennes majeures, comme les prix Nobel de la paix Narges Mohammadi et Shirin Ebadi, ou le cinéaste Jafar Panahi, ont appelé à un cessez-le feu, à une transition démocratique et, fait notable, à l’arrêt de l’enrichissement d’uranium sur le sol iranien.
L’une des raisons de votre optimisme, c’est que le Moyen-Orient serait traversé, expliquez-vous, par un grand sentiment de fatigue vis-à-vis des conflits religieux et idéologiques…
Je pense que le Moyen-Orient vit son "moment Congrès de Vienne", comme l’Europe en 1815. Certes, on est assez loin des idéaux des mouvements populaires de 2009 en Iran, ou de 2011 dans le monde arabe. Mais ces dernières années, plusieurs conflits majeurs dans la région ont été réglés. Les guerres civiles en Syrie et en Irak ont pris fin, même si ces deux pays restent en proie à des violences et à l’insurrection. La crise au sein du Conseil de coopération du Golfe s’est conclue par la déclaration d’Al-Ula en 2021 (NDLR : cette déclaration a acté la réconciliation entre le Qatar et ses voisins du Golfe, après trois années de blocus diplomatique et économique). L’Arabie saoudite et le Qatar ont normalisé leurs relations, et même les tensions entre la Turquie et les Émirats arabes unis se sont apaisées, leurs dirigeants entretenant désormais des liens étroits…
Pourquoi les Iraniens devraient-ils haïr les Israéliens davantage que les Kényans ou les Tanzaniens ?
Tous ces évènements convergent vers un même objectif : sortir des conflits idéologiques et religieux du passé pour entrer dans une ère de développement économique. Les pays arabes ont ainsi, pour la plupart, renoncé à la logique de destruction d’Israël. Beaucoup ont établi des relations diplomatiques avec l’État hébreu. Les accords d’Abraham signés en 2020 vont dans ce sens, par exemple. Malheureusement, Israël, en continuant d’occuper illégalement des territoires palestiniens à Gaza et en Cisjordanie sans offrir de solution durable, reste en marge de ce mouvement.
Vous expliquez également que les deux peuples n’ont aucune raison de se haïr. Pourquoi ?
Il n’y a aucune raison historique ou géopolitique à une telle hostilité entre les deux pays. Pourquoi les Iraniens devraient-ils haïr les Israéliens davantage que les Kényans ou les Tanzaniens ? Cela n’a pas de sens, l’Iran n’a pas de frontière commune avec Israël, pas de différend territorial, pas de contentieux historique…
L’Iran devrait considérer qu’Israël est une nation souveraine, membre de l’ONU, avec qui elle peut entretenir des relations normales. Par exemple, même si beaucoup de Turcs désapprouvent la politique d’Israël, les deux pays entretiennent d’importantes relations économiques. C’est tout l’intérêt des relations internationales : on n’a pas besoin de s’apprécier pour commercer et coopérer.
C’était d’ailleurs la position de Téhéran avant la révolution de 1979. Le Shah s’opposait publiquement à l’occupation des territoires palestiniens, mais cela n’empêchait pas les Iraniens d’importer des oranges ou de se rendre en Israël pour recevoir des traitements médicaux, ou encore de s’affronter dans des compétitions sportives.
Les événements des derniers jours ne risquent-ils pas de nourrir la défiance des Iraniens envers Israël ?
Ce que vos lecteurs français doivent comprendre, c’est que les premières victimes du régime iranien sont les Iraniens eux-mêmes. Ils meurent dans un conflit qui ne les concerne pas. D’une certaine manière, plus le régime affiche sa haine d’Israël, plus cela pousse les Iraniens, qui détestent ce régime, à se désintéresser de cette hostilité du régime envers Israël.
Cela étant dit, j’ai quand même une inquiétude sur les effets à long terme de cette guerre. Il y aura désormais en Iran des milliers de personnes qui connaîtront quelqu’un, un voisin, un ami, un parent, tué par une frappe israélienne. Cela pourrait nourrir une certaine hostilité. Et les nombreux crimes commis par Israël à Gaza et ailleurs n’arrangent rien… Ces dernières années, j’ai vu des Iraniens ou des Turcs, autrefois pro-israéliens, basculer dans le rejet d’Israël. Après le 7 octobre, la majorité des Iraniens ont spontanément éprouvé de la sympathie pour Israël, mais celle-ci s’érode au fur et à mesure que le pays multiplie les actions militaires. Pour un observateur neutre, Israël n’a plus rien d’une démocratie raisonnable.
Alors que la question de la succession de Khamenei reste ouverte, est-ce que l’intensification du confit avec Israël pourrait fragiliser le régime des mollahs ?
Il n’est pas exclu que cette guerre débouche sur un changement politique positif pour l’Iran. Je pense qu’on assistera, au minimum, à une évolution du comportement du régime, peut-être rendue possible par un changement de leadership. Même si cela ne prendra pas malheureusement la forme d’une transition démocratique en bonne et due forme, il y aura sans doute une inflexion.
La première étape, salvatrice pour le pays, pourrait être d’abandonner cette hostilité tenace qu’il entretient depuis des décennies à l’égard d’Israël et de l’Occident, au profit d’une politique étrangère pragmatique, ouverte sur le monde. Je crois que c’est ce vers quoi nous nous dirigeons, mais le chemin pour y parvenir sera assurément chaotique.
