Détruire le programme nucléaire iranien, un objectif réaliste pour Israël ?
A l’usine d’enrichissement de Natanz, à quelque 220 kilomètres au sud de Téhéran, le bruit des bombes a remplacé le calme habituel de ce plateau désertique, dans la province d’Ispahan. Depuis le lancement de l’opération Rising Lion le 13 juin par Israël, cette installation clé du programme nucléaire iranien figure en tête de liste des cibles israéliennes. Et pour cause : ce site d’enrichissement d’uranium - le plus grand d’Iran - abrite des milliers de centrifugeuses, parmi les plus sophistiquées du régime. A la suite des coupures de courant survenues après les bombardements israéliens, le chef de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Rafael Grossi, a estimé "fort probable" que celles-ci aient été "gravement endommagées, voire totalement détruites". Le lendemain, l’AIEA confirmait des impacts sur les installations souterraines de Natanz, accréditant le scénario de destructions d’ampleur sur place.
Réitérer cette opération à Fordo, deuxième site majeur d’enrichissement de l’Iran, non loin de la ville de Qom, au sud-ouest de Téhéran, s’avérerait néanmoins nettement plus complexe, pour les forces israéliennes. Lourdement fortifié dans une montagne, celui-ci comprend des installations souterraines enfouies non pas à une dizaine de mètres comme à Natanz, mais entre 80 et 90 mètres de profondeur. Réussir à percer une telle couche de protection est à ce stade hors de portée pour Tsahal - même avec les bombes antibunker qui équipent ses forces aériennes.
"La plus grosse de ce type qu’ont les Israéliens est la GBU-28, capable de s’enfoncer dans 6 mètres de béton avant d’exploser, relève Xavier Tytelman, ancien aviateur militaire et expert aéronautique. Pour frapper des infrastructures qui se trouvent à 80 mètres de profondeur, il faut des bombes beaucoup plus lourdes."
Doutes sur la bombe GBU-57
Pour l’heure, Donald Trump laisse planer le doute sur une possible implication des Etats-Unis dans le conflit - le président américain ayant fait savoir le 19 juin qu’il prendra sa décision "au cours des deux prochaines semaines". Une participation plus directe de l’Oncle Sam signifierait l’arrivée de la bombe GBU-57, une ogive de 13 tonnes et plus de six mètres de long, capable de s’enfoncer jusqu’à 60 mètres de profondeur. Un lot de 20 unités de cette bombe conçue au début des années 2000 et largable grâce au bombardier furtif B2 avait été réceptionné par l’US Air Force en 2011.
Suffisant pour percer les couches de roches recouvrant le site ? Des incertitudes persistent. "Une arme qui peut traverser des dizaines de mètres de terre ou de sable compacté peut ne pénétrer que quelques mètres de béton civil standard, et encore moins de béton armé à haute densité", relevait en mars dernier un rapport du Royal United Services Institute (RUSI), ajoutant que "même la GBU-57 nécessiterait probablement plusieurs impacts au même point de visée pour avoir de bonnes chances de pénétrer l’installation." Cette technique, consistant à envoyer plusieurs projectiles pour creuser profondément dans le sol, avait été utilisée par Tsahal lors de l’élimination du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, à Beirut en septembre dernier. L’aviation israélienne avait alors eu recours à plusieurs dizaines de bombes BLU-109, chacune capable d’atteindre des cibles enfouies jusqu’à sept mètres, pour se frayer un chemin jusqu’à son bunker situé à une vingtaine de mètres sous la surface.
Reste que même avec ce mode opératoire, les chances de succès d’une telle entreprise ne sont pas certaines. Selon des révélations du Guardian, ce sujet serait au centre d’une "vive controverse" au sein du Pentagone. D’après deux responsables américains de la défense interrogés par le quotidien britannique, l’utilisation de plusieurs GBU-57 pourrait ne pas suffire à venir à bout de l’installation, et ne causer "que des dégâts suffisants pour faire s’effondrer les tunnels et l’ensevelir sous les décombres". Pour la détruire complètement, le scénario d’une utilisation d’une "arme nucléaire tactique", en plus d’un bombardement conventionnel préalable, aurait été évoqué - une proposition qui serait rejetée par Donald Trump. Pas plus qu’il ne validerait, toujours selon The Guardian, l’hypothèse à haut risque d’un raid de commandos israéliens s’introduisant dans le site pour le faire exploser de l’intérieur.
Retarder, plutôt qu’anéantir
En l’absence d’un anéantissement total des installations, ces frappes pourraient ne faire que retarder le programme nucléaire iranien de quelques mois ou années. "A moins qu’une campagne à plus long terme ne soit lancée, assortie de frappes de suivi régulières, les efforts [iraniens] visant à creuser jusqu’aux installations afin d’en rétablir l’accès et l’approvisionnement commenceraient probablement presque immédiatement", souligne le RUSI.
Il en va de même pour les éliminations de scientifiques de haut rang liés au programme nucléaire - au moins 14 ont été tués depuis le début de l’offensive israélienne. Bien que permettant de gagner du temps, aucun de ces assassinats, dont les premiers remontent aux années 2010, n’a pour l’heure été suffisant pour mettre un terme au programme nucléaire iranien - y compris celui en 2020 de Mohsen Fakhrizadeh, considéré comme le père du projet nucléaire iranien.
En dépit des succès tactiques rencontrés par Israël au terme de sa première semaine d’opération, son objectif d’éliminer la menace nucléaire iranienne semble encore lointain. "Les experts israéliens en matière de sécurité savent que la capacité nucléaire de l’Iran ne peut être éliminée ; elle ne peut être que retardée tant que les connaissances nucléaires sont conservées. Ils parlent donc de la nécessité de mener des opérations militaires répétées, un peu comme pour la "tonte du gazon", expose dans une récente note Mark Fitzpatrick, chercheur associé à l’International Institute for Strategic Studies (IISS). Selon lui, "il semble probable qu’Israël se soit maintenant lancé dans une campagne de tonte de pelouse à long terme et indéfinie, un choix de guerre permanente." A moins que l’Etat hébreu n’arrive malgré tout à éradiquer le programme nucléaire iranien… ou que Téhéran y renonce.
