Comment manœuvrer Trump : la leçon de Netanyahou, par Thibault Muzergues
C’est un fait connu de tous : le mépris de la plupart des membres de l’administration Trump pour l’Europe n’a quasiment aucune limite, pour reprendre la formule utilisée par le vice-président J.D. Vance il y a quelques mois. Un mépris qui continue de se vérifier jour après jour alors que le 47e (et 45e) président des Etats-Unis continue de dérouler son programme à l’international comme sur les affaires domestiques.
Faibles, divisés, les Européens sont considérés par cette administration soit comme un poids pour une armée américaine qui essaye désespérément de se redéployer au maximum vers les défis de l’Asie-Pacifique, soit comme une menace pour la pénétration de ses entreprises à l’étranger : trop de règlements, trop de taxes, trop d’entraves à l’hégémonie commerciale américaine, notamment dans la tech.
Face à la déferlante Trump, les Européens ont décidé de temporiser : ils n’ont pas immédiatement répondu aux hausses massives des tarifs douaniers en avril, et ils semblent bien déterminés à aller au-devant des exigences américaines au sommet de l’Otan de La Haye en promettant des fortes augmentations de leur budget de défense – peut-être parce que c’est également dans leur intérêt : de 2 % à 3,5 % du PIB de chaque pays, à porter à 5 % en incluant les infrastructures et les investissements liés à la sécurité. En d’autres termes, face à la pression exercée par l’administration Trump, les Européens ont choisi de temporiser, et de plier (sans rompre).
Cette stratégie peut s’avérer payante à court terme, mais elle ne pourra pas continuer indéfiniment, alors qu’il reste encore plus de trois ans et demi de mandat Trump : pour l’hôte de la Maison-Blanche, toute concession est une marque de faiblesse, et elle amène à des demandes toujours plus maximalistes – les Mexicains, les Colombiens et les Panaméens, qui ont subi les foudres de l’administration en début de mandat et n’ont pas les mêmes moyens de rétorsion que nous, en savent quelque chose. Les Européens seraient bien avisés de regarder les expériences des pays latino-américains avec Trump pour comprendre le fonctionnement de "l’art du deal" selon l’hôte de la Maison-Blanche.
Trump et Bibi ne s’entendent pas bien
Il est néanmoins un personnage qui a parfaitement compris comment manœuvrer avec cette administration, Benyamin Netanyahou. Celui-ci a montré avec les frappes contre l’Iran ces derniers jours comment forcer la main du président américain, et comment le pousser vers une position à laquelle il n’aurait jamais souscrit quelques jours auparavant.
Ecartons d’emblée l’hypothèse d’une mise en scène, d’un complot entre les deux hommes pour frapper l’Iran au mépris du droit international : ce n’est un secret pour personne, malgré leurs proximités idéologiques, Trump et Bibi ne s’entendent pas bien, et le premier reproche encore au second de l’avoir trahi en étant l’un des premiers à reconnaître la victoire de Joe Biden à la présidentielle de 2020. Trump le lui a d’ailleurs bien rendu en ce début d’année, forçant la main d’Israël en janvier pour imposer un cessez-le-feu (certes éphémère) à Gaza, et évitant soigneusement de passer par Jérusalem lors de sa tournée au Moyen-Orient. Il semble bien également qu’il ait voulu pousser Iraniens et Israéliens vers une négociation sur le nucléaire, que Netanyahou a littéralement fait voler en éclats avec ses frappes sur l’Iran ces derniers jours.
Israël a donc forcé la main de Washington en frappant et en mettant Trump et ses équipes devant le fait accompli – hors de question de négocier dans un état de guerre, qui plus est lorsque l’Etat hébreu dispose d’une courte fenêtre de tir dans laquelle il peut frapper Téhéran sans craindre ni les alliés de "l’axe de résistance", ni la défense antimissiles des Gardiens de la révolution, tous réduits au silence après un an et demi de guerre. Trump voulait une paix américaine avec un "deal" là où Israël avait la possibilité d’imposer la sienne, et c’est Tel-Aviv qui a eu le dernier mot, grâce (ou la faute à) un coup d’audace calculée de Netanyahou.
Mais c’est à l’aune des frappes américaines qu’il faut voir véritablement le tour de force du Premier ministre israélien : en effet, non content de mettre les Américains devant le fait accompli, Tel-Aviv a réussi à convaincre Washington de passer de la préoccupation à la neutralité bienveillante puis à un soutien actif en l’espace de quelques jours, les frappes américaines du 22 juin marquant un nouveau tournant dans le conflit. Comment y est-il parvenu ? Par la flatterie, bien sûr, en faisant miroiter à Trump l’idée que ces frappes étaient les mieux à mêmes de mettre définitivement fin au conflit – en d’autres termes, en lui faisant croire que la pax hebraica qu’il est en train de construire pour Israël à coups de frappes dans la région est en fait une pax americana (voire trumpiana) que les Etats-Unis ne font que sous-traiter à Israël. L’opinion publique républicaine a fait le reste, encourageant Donald Trump à intervenir – et voilà comment un président avide de faire sortir l’Amérique du bourbier moyen-oriental et poussant Israël à négocier une paix de compromis avec l’Iran en est venu à frapper ce dernier, avec l’idée d’arriver juste à temps pour clore les débats et récolter les lauriers de la victoire – car on le sait, dans le Far West, la cavalerie arrive toujours à temps.
Un exemple pour les Européens
Nos leaders européens, qui font face au défi de l’administration Trump ces jours-ci à La Haye et à son dédain pour le soutien à Kiev, feraient bien de s’inspirer de l’exemple donné par Netanyahou ces dernières semaines, s’ils veulent encore influer sur leur destin commun. Encore faut-il s’en donner les moyens : Israël a pu forcer la main à Trump d’abord parce que Tel-Aviv dispose des ressources propres qui lui permettent de frapper de manière autonome lorsqu’elle l’entend – en d’autres termes, dans un monde où désormais la force fait la loi, seuls ceux qui peuvent agir seuls peuvent ensuite espérer pouvoir user de leur soft power pour influencer la politique des autres, même lorsque ceux-ci semblent tout-puissants.
Au tournant des années 1990 et des années 2000, les administrations américaines avaient pour devise d’être "multilatéraux quand nous le pouvons, unilatéraux quand nous le devons". Les Européens devraient faire leur cette maxime, et assumer d’être "transatlantiques quand nous le pouvons, capables d’agir seuls quand nous le devons". Encore faut-il pouvoir agir, et nous en sommes encore loin – la parole étant utilisée beaucoup trop souvent ces temps-ci entre Bruxelles et Paris, au détriment des actes.
*Thibault Muzergues est l’auteur de Postpopulisme (Ed. de l’Observatoire).
