"Comment ne pas faire un don ?" : pourquoi les Marseillais adorent leur Bonne Mère
Cet été, sa silhouette élancée ne saluera pas ceux qui boivent un verre sur la place de Lenche ; elle ne surgira pas, comme à l’habitude, au détour d’une autoroute ou d’une voie de chemin de fer pour accueillir ceux qui arrivent à Marseille. Depuis quelques jours, Notre-Dame de la Garde, plus connue sous le nom de "Bonne Mère", se cache derrière un échafaudage de métal pour se refaire une beauté.
D’ici au 8 décembre, la statue de la Vierge va être redorée, les terrasses alentour remises en état, le clocher restauré. Pour faire face au coût du chantier – 2,8 millions d’euros –, une collecte populaire a été lancée et près d’un tiers de la somme récoltée auprès de particuliers. Une exception dans un monde où le patrimoine religieux peine à trouver des financements pour son entretien. Le signe, aussi, que la Bonne Mère suscite à Marseille une ferveur qui dépasse les seuls catholiques.
La Bonne Mère, aussi populaire que le stade Vélodrome
Tous les vingt à trente ans, la statue de la Vierge de plus de 11 mètres doit être dépolluée et redorée si elle ne veut pas perdre son éclat visible de toute la ville. Mais l’endroit appartient au diocèse, non à l’Etat comme le voudrait la loi de 1905. Au moment de la réaffectation des lieux de culte, la basilique est, en effet, propriété de la Marine qui, au XVIe siècle, y a bâti un fort. En 1941, elle est rétrocédée aux autorités religieuses. Mais elles n’ont pas les moyens de financer des travaux de plusieurs millions d’euros. Et elles ne peuvent pas solliciter l’aide du ministère de la Culture au titre des Monuments historiques puisque le site n’est ni inscrit, ni classé.
En prévision des travaux actuels, le diocèse lance en 2024 une collecte populaire pour compléter les sommes versées par les grands mécènes régionaux et les collectivités territoriales. L’idée n’est pas dénuée d’arrière-pensées religieuses en ces temps où la pratique est en déclin. Mais elle entre en résonance avec l’attachement profond que suscite la Bonne Mère. Chaque année, 2,5 millions de personnes se pressent dans le monument le plus visité de la ville. A côté, la Major, près du port de la Joliette, pourtant cathédrale officielle, dédiée elle aussi à la Vierge, fait pâle figure.
Notre-Dame de la Garde est un cas à part, aussi populaire que le stade Vélodrome. "C’est assez paradoxal car il n’y a pas de fondateur illustre, pas de miracle. Et il n’y a jamais eu d’habitations à proximité pour entretenir la ferveur", note Régis Bertrand, historien, rattaché à l’université d’Aix-Marseille. "Ici, c’est une foi qui part d’en bas, sans intervention surnaturelle. Une foi bon enfant, sans chichi, sans manière", résume Jean Contrucci, journaliste, romancier, qui publiera à l’automne La Merveilleuse Histoire de la Bonne Mère (Hervé Chopin Editions).
Un lieu catholique à part
L’enthousiasme populaire ne s’est jamais démenti depuis la construction de la première chapelle en 1214. Lorsque, au XVIe siècle, François 1er décide d’y construire un fort, il ordonne de laisser l’accès libre à la chapelle. "C’est bien la preuve qu’il y existe déjà une foi populaire. En principe, on ne laissait pas les gens entrer dans des ouvrages militaires", décrypte Jean Contrucci. Plus tard, lors des grandes épidémies, la statue, qui n’a pas encore sa taille actuelle, déambule dans les rues en procession pour protéger la ville et ses habitants. Au fil des siècles, elle supplante Notre-Dame-du-Mont comme protectrice des marins : "Depuis la Bonne Mère, on voit arriver les bateaux qui sont mis en quarantaine dans les îles du Frioul, le clocher qui émerge du fort est aussi le dernier point que les marins voient en partant et le premier qu’ils distinguent à leur retour, avant la ville. Tout cela contribue à alimenter la vénération", reprend Régis Bertrand.
Aujourd’hui encore, chacun a une bonne raison de "monter à la Vierge". Les plus courageux partent à pied par le chemin qui serpente depuis le cours Puget, les autres empruntent le 60, le minibus qui affronte la colline de la Bonne Mère depuis le Vieux-Port. Les Marseillais laissent aux étrangers à la ville le "promène-couillons", le surnom donné au petit train touristique. Certains ne s’y rendent que pour la vue, la seule de la ville qui permet d’embrasser les deux rades de Marseille, mais aussi les collines qui l’entourent. D’autres, pour y boire un verre depuis qu’aux beaux jours le diocèse y a autorisé l’installation d’une buvette – sans musique mais avec alcool – preuve que le lieu est décidément à part dans le monde catholique. Les derniers, enfin, les plus nombreux viennent y chercher une protection dont il est difficile de mesurer la part de profane et de sacré.
On y met un cierge à l’occasion du Bac du "petit" ou pour remercier la Vierge d’avoir permis à un frère ou à un cousin de se marier, à une amie, une sœur de guérir d’une maladie grave. On y laisse des ex-voto, ces plaques d’implorations ou de remerciements qui débordent désormais de la chapelle jusqu’aux terrasses supérieures. Si les footballeurs de l’OM ne s’y rendent plus en équipe avant les matchs importants comme il y a quelques années, les membres de l’équipe de water-polo du Cercle des nageurs de Marseille y sont montés en mai avant un tournoi crucial. En novembre 2023, c’est au pied de la Bonne Mère qu’un imam, un prêtre, un rabbin et le responsable d’un des groupes de supporters de l’OM sont venus passer un message d’apaisement à propos du conflit israélo-palestinien. C’est ici aussi que le pape François avait rendu hommage aux migrants disparus en Méditerranée. Les marins pompiers de Marseille y ont déposé un ex-voto. Et depuis quelques années, à la Pentecôte, les membres du Moto Club Massilia se font bénir à la basilique.
Contribuer par l'achat de savons, t-shirts, santons...
C’est sur ce public aux motivations diverses que le diocèse compte lorsqu’il lance sa collecte. Les moins fortunés peuvent participer grâce à l’arrondi à l’euro supérieur que proposent nombre de commerçants de la ville. Les sommes sont modestes mais 30 000 habitants sont associés au chantier par ce biais. D’autres peuvent contribuer en achetant un savon spécifiquement produit pour l’occasion, un tee-shirt de running doté d’un dessin de la Bonne Mère ou un santon en série limitée vendu 400 euros dont l’intégralité des recettes ira au chantier. "Je voulais que chacun puisse participer à sa manière. J’ai sollicité toutes les entreprises du territoire qui avaient un savoir-faire particulier. La société Fil rouge qui a produit le tee-shirt était importante car c’est une entreprise de l’économie sociale et solidaire", explique Edouard Detaille, chargé du mécénat au diocèse. Enfin, certains font des dons en argent, la générosité s’évaluant en "feuille d’or" par tranche de 50 euros, l’objectif étant de récolter l’équivalent de 30 000 feuilles d’or pour couvrir la Bonne Mère.
Après des débuts un peu lents, la collecte atteint son objectif. Le million d’euros reçu s’ajoute au 1,2 million venu des entreprises de la région et au 1,3 million des collectivités territoriales que la loi autorise à financer des dépenses d’accueil et de sécurité. Un ex-voto sera placé au pied de la statue avec l’ensemble des noms des donateurs. Un succès qui conforte ceux qui jugent qu’il ne servirait à rien de classer la Bonne Mère au titre des Monuments historiques. En janvier, lors d’un déplacement à Marseille, Rachida Dati avait déclenché une de ces polémiques dont elle a le secret en le suggérant sans en parler au préalable au cardinal Aveline, l’archevêque de Marseille. Depuis, une guerre sourde se livre entre ceux qui jugent que l’argent de l’Etat serait le bienvenu et ceux qui craignent que la Bonne Mère y perde son âme et sa particularité. N’appartenir à personne. Donc à tout le monde, comme en témoigne ce message accompagnant un don : "La Bonne Mère, les gars ! La maman de tous les Marseillais ! Comment ne pas donner ? !"
Trois dates :
1214 : première chapelle
1864 : actuelle basilique
1941 : propriété du diocèse
