La DGSE et la DGSI pratiquent-elles le "kompromat" ? Enquête sur un tabou français
La DGSE fait son cinéma. Juillet 2025, boulevard Mortier, à Paris, une salle comble d’espions accueille Eric Rochant. Le réalisateur n’est pas venu présenter Le Bureau des Légendes, sa série iconique sur le service secret français, mais son film de 1994, Les Patriotes, diffusé dans le cadre du ciné-club maison. Dès sa sortie, le thriller est devenu un classique au sein de la "Boîte". Depuis trente ans, le service Action le diffuse auprès des nouvelles recrues. "Pour le Service, c’était le film le plus réaliste sur la vie d’agent", révèle Pierre Martinet, ex-officier entré au service Action en 1997, dans Un agent sort de l’ombre (Privé).
Attention spoilers : dans Les Patriotes, le Mossad, l’agence d’espionnage israélienne, veut obtenir d’un scientifique français les plans d’une centrale nucléaire dans un pays hostile. Une espionne le séduit, un rapprochement a lieu à l’hôtel, les ébats sont filmés, ne reste plus qu’à le faire chanter en menaçant de tout dire à son épouse. Un "kompromat" de facture classique. Tout ce que ne fait pas la DGSE. Car officiellement, le service secret français ne pratique guère le chantage. "On apprend à le faire, mais en quinze ans, je ne l’ai jamais fait. En interne, la contrainte, c’est quelque chose qu’on n’aime pas, qu’on voit comme contre-productif", explique Olivier Mas, ex-colonel de la DGSE, à qui on a également projeté le film d’Eric Rochant, en 2002.
Etonnant paradoxe, quand on sait que la DGSE revendique sur son site Internet l’utilisation du sigle Mice (pour money, ideology, coercion, soit la contrainte, et ego) et donc du C de compromission, potentiellement synonyme de chantage. A première vue, les témoignages internes concordent. "Culturellement, le Service n’utilise pas la contrainte […], ce n’est pas la bonne méthode pour avoir une collaboration durable", affirme Jeremie, officier traitant sur le contre-terrorisme, interrogé par Jean-Christophe Notin dans son ouvrage DGSE. La fabrique des agents secrets (Taillandier). Dans la version télévisée de l’enquête, diffusée sur France 2, Anne, officier chargée de la contre-prolifération, valide : "Moi, déjà, la compromission, j’estime que ça ne marchera pas. On ne va pas tordre le bras à quelqu’un. Et si vous lui tordez une fois pour qu’il fasse quelque chose, la seule chose qu’il va faire c’est essayer de sortir le bras de son étau."
L’utilisation de la menace se conjuguerait mal avec la confiance qui doit prévaloir entre un espion et la cible qu’il rêve de transformer en informateur. Michel Guérin, ancien chef de l’inspection générale de la DGSI, le renseignement intérieur français, auteur du Dictionnaire renseigné de l’espionnage (Mareuil), relève que "le C de Mice, la contrainte, ce n’est pas ce que préfèrent les recruteurs, pas pour des raisons morales, mais parce que ça va donner une source de mauvaise qualité, qui cherche à se venger ou à se défiler". Même en URSS, où le NKVD de Staline, puis le KGB et aujourd’hui le FSB ont élevé au rang d’art le kompromat, les manipulateurs étaient conscients qu’il fallait ajouter l’argent à la menace. "Les agents recrutés à l’aide de documents compromettants ne peuvent pas être considérés comme fiables. Ils essaient généralement d’éluder l’exécution des tâches […] étape par étape, il est possible de transformer la motivation en motivation matérielle", lit-on dans un manuel de formation du KGB, daté de 1969 et reproduit dans L’entretien d’embauche au KGB de Iegor Gran.
Certaines affaires troubles
Une autre raison plus politique explique cette réticence. L’utilisation de méthodes aussi immorales que le chantage ou le piège sexuel colle mal avec l’image plus respectable que revendique la DGSE. "C’est l’honneur d’une démocratie, et aussi la garantie de la pérennité de cette forme de régime par rapport aux régimes autoritaires, de ne pas rendre coup pour coup, de contrôler ses ripostes, en ne s’abaissant pas à l’utilisation de certaines méthodes", exposait Nicolas Lerner, le patron du service secret français, auprès du Point, en novembre 2024.
Et pourtant. Sans qu’il soit question de considérer la pratique comme systémique, certaines affaires montrent que les services secrets français utilisent parfois la contrainte pour arriver à leurs fins. "Même quand le levier est ailleurs, dans l’idéologie, l’argent ou le règlement de comptes, il y a souvent une petite compromission", note Michel Guérin. A la DGSE comme à la DGSI, il est ainsi habituel d’accompagner tout versement d’argent… d’une signature de l’informateur. "J’avais l’habitude de dire qu’on m’a confié cet argent et que c’est donc moi qui suis contrôlé sur l’usage que j’en fais", raconte Olivier Mas. Le reçu peut servir de moyen de pression implicite si la source peut s’arrêter de collaborer. "On peut piéger une source en lui donnant de l’argent qu’elle n’aurait pas dû recevoir", révèle le colonel Nathalie, cadre à la direction du renseignement de la DGSE, dans Espionnes, de Dalila Kerchouche, un ouvrage consacré à l’espionnage au féminin.
Lorsque la cible refuse catégoriquement de coopérer, les espions français peuvent recourir à la menace. "Quand on a besoin d’informations, on essaye toutes les méthodes. Faut de grives, on mange des merles", justifie Bernard Squarcini, ex-directeur du renseignement intérieur. "La compromission, ça peut être un one shot, dans des cas d’extrême urgence", résume l’officier Anne auprès de Jean-Christophe Notin. L’affaire Aleksandr Okulov, relatée dans L'Obs en novembre 2022, donne un aperçu des méthodes employées. Cet homme d’affaires russo-moldave a attiré l’attention de Paris pour ses liens avec Konstantin Malofeïev, un oligarque proche de Vladimir Poutine. En transit à l’aéroport Charles-de-Gaulle, en mars 2022, il est dirigé par trois officiels vers une salle où l’attendent "Bruno" et "Alexandra". Des agents du gouvernement français, selon leur présentation, qui lui proposent de les informer sur ses contacts russes. Il refuse.
Lors d’un deuxième rendez-vous, les fonctionnaires le menacent de le placer sur une liste de sanctions gouvernementales, selon ses dires. "Nous vous aurions laissé tranquille si vous aviez accepté de nous parler de vos contacts et de nous rencontrer de temps en temps. Vous auriez tout à gagner et rien à perdre au contraire", écrit "Alexandra" dans un SMS reproduit dans L’Obs. Le 20 avril 2022, le Trésor américain gèle ses avoirs en raison de ses liens russes. Une mesure qu’Okulov conteste ; il a porté plainte pour "harcèlement, chantage et dénonciation calomnieuse".
"Des appâts sexuels"
Auprès de l’entrepreneur Alain Duménil, la DGSE a utilisé un mode opératoire analogue. Depuis 2003, les deux parties se déchirent autour d’un contentieux financier, le service secret accuse l’homme d’affaires de lui avoir soustrait 13 millions d’euros, un "trésor de guerre" placé pour faire fonctionner le service en cas de crise nationale. Le 12 mars 2016, Duménil est intercepté par deux policiers à l’aéroport Charles-de-Gaulle, ils l’installent dans un local. Deux agents de la DGSE l’y attendent, l’incitent à rembourser la "Boîte". Puis les versions divergent. Selon l’entrepreneur, un des espions tente de l’intimider. "Il s’est montré très menaçant, parlant de me retrouver en chaise roulante, voire plus", a-t-il affirmé devant les juges d’instruction, selon la procédure judiciaire, que L’Express a pu consulter. "Mes collaborateurs à la DGSE sont réputés pour leur politesse", a au contraire soutenu le directeur de la DGSE d’alors, Bernard Bajolet. Ses agents ont montré à Alain Duménil des photos privées de lui, lui signifiant qu’il était suivi. Le maître espion a été renvoyé devant le tribunal correctionnel pour complicité de tentative d’extorsion, les 6 et 7 novembre 2025.
A la DST, ce type d’approche a fait débat. En 1963, la proposition d’organiser l’avortement (alors illégal) d’une secrétaire de l’ambassade d’URSS à Paris contre son "passage à l’Ouest" est contestée, apprend-on dans DST, police secrète (Flammarion), de Roger Faligot et Pascal Krop. Au début des années 1960, le commissaire Le Fèvre démissionne, écœuré "qu’on utilise des histoires de mœurs, qu’on essaie de recruter des transfuges potentiels en utilisant des appâts sexuels", est-il précisé.
La machination la plus odieuse ourdie par des fonctionnaires français a été commanditée par Maurice Papon, préfet de police de 1958 à 1966. Le commissaire Lucien Aimé-Blanc le raconte dans son ouvrage L’indic et le commissaire (Plon). On lui ordonne d’organiser un kompromat contre Jean-François Devay, le fondateur du journal Minute, trop hostile au général de Gaulle. L’homosexualité étant interdite, il s’agit de le draguer, puis d’entamer un rapprochement dans les pissotières parisiennes, où la police interviendra. Le moment venu, Devay se ravise à la dernière seconde : "Je suis désolé mon vieux, mais elle est vraiment trop petite." L’affaire d’Etat tourne au théâtre de boulevard.
L'affaire Rainbow Warrior
Le sujet de la séduction est sensible dans les services secrets français, désireux de se démarquer des dictatures. Ses dirigeants ont parfois reconnu du bout des lèvres avoir recours à des tentatrices made in France. "Il est arrivé que des femmes jolies et motivées, soit par la raison d’Etat, soit pour de l’argent, aient servi en seconde ligne et fait plaisir à un certain nombre de visiteurs de passage", a reconnu Alexandre de Marenches, patron du Sdece de 1970 à 1981, dans Le Secret des princes (Stock). Mais il faisait référence à des liaisons en France. En opération à l’étranger, la pratique est taboue ; et pourtant elle existe. Durant l’enquête sur l’attentat contre le Rainbow Warrior, les policiers néo-zélandais découvrent que Frédérique Bonlieu (un nom d’emprunt), une militante de Greenpeace Auckland, est en fait un lieutenant de la DGSE. Pendant son infiltration, elle s’est mise en couple avec une autre activiste. "Une seule fois, il m’a été demandé de me rapprocher d’une cible féminine et d’avoir des relations sexuelles avec elle", relate aussi François Waroux, officier traitant entre 1977 et 1995, dans KGB-DGSE : deux espions face à face (Mareuil).
La DST a eu moins de scrupules dans l’affaire Matra-Thomson. William Lee, avocat de l’entreprise d’électronique, est soupçonné d’être proche de la CIA et de chercher à déstabiliser son concurrent. Le service secret enquête… et pense trouver le maillon faible. La révélation éclate lors du procès pour tentative d’extorsion de fonds, à la suite d’une plainte de Lagardère (ex-Matra), en novembre 2005, relaté dans Sexus Economicus d’Yvonnick Denoël (Nouveau Monde). Florence D., la secrétaire de William Lee, reconnaît avoir entretenu une liaison avec un enquêteur de la DST : "Il me demandait des informations sur M. Lee. […] Il me faisait miroiter un travail que je n’ai jamais eu", témoigne-t-elle. Les anciens du service secret en sourient aujourd’hui. "Ce ne peut être qu’une initiative individuelle", commentent-ils. Naturellement.
Le "French paradox"
Romain Gary relate la scène dans La nuit sera calme (Gallimard), un récit de souvenirs. Entre 1946 et 1947, il officie comme deuxième secrétaire à l’ambassade de France en Bulgarie. Un jour, deux Bulgares l’abordent dans la rue, veulent lui montrer quelque chose. Dans un café, ils exhibent des photos intimes de lui, en compagnie d’une jeune femme. Devant l’embêtement de l’écrivain, un des agents esquisse un chantage : "Avec un peu de bonne volonté de part et d’autre, on peut toujours arranger les choses." La réponse les surprend. "Tout ce que je vous demande, c’est de me donner encore une chance… Convoquer cette jeune personne ou, de préférence, une autre, un peu plus stimulante… Tenez, la fille de votre chef, le ministre de l’Intérieur, j’ai toujours eu envie de me la taper", rétorque Romain Gary.
L’épisode rappelle un principe fondamental de l’espionnage : pour faire chanter quelqu’un, encore faut-il qu’il cherche à dissimuler un comportement dont il a honte. Or, à l’instar de Romain Gary, les Français ont la réputation d’être hermétiques au chantage sexuel. "Des défecteurs de l’URSS disaient qu’il y avait le French paradox : si vous essayiez de piéger un Français avec une maîtresse, ça ne marchait pas. Il disait : 'Mais allez-y, montrez ce que vous voulez à ma femme, elle comprendra ou elle est déjà au courant'", détaille un officier auprès de Jean-Christophe Notin, dans DGSE. La fabrique des agents secrets. D’où le souci, auprès des Français, d’adosser à la séduction une compromission professionnelle ou un comportement illégal.
