David W. Blight (Yale) : "Ce que fait Donald Trump avec l’histoire américaine est une forme de fascisme"
Sans avertissement, sans communiqué, le panneau avait disparu. En juillet, les visiteurs du Musée national d’histoire américaine de la Smithsonian Institution à Washington ont découvert que toute mention des deux procédures de destitution engagées contre Donald Trump avait été discrètement retirée d’une salle d’exposition. Une information révélée par le Washington Post le 31 juillet. Quelques jours plus tard, la direction de l’établissement s’exprimait sur ce retrait dans un communiqué, invoquant le fait que ce panneau n’était pas en adéquation visuelle avec le reste de l’exposition. Pour couronner le tout, ce dernier gênait également la visibilité de l’une des vitrines du musée.
Ce n’est pas la première fois que l’histoire américaine est attaquée sous l’administration Trump. A l’approche du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance, le président a engagé une vaste réécriture du récit national. Décrets exécutifs, pressions sur les institutions culturelles, révision des contenus exposés dans les musées publics : le républicain multiplie les initiatives pour imposer sa version de l’histoire des Etats-Unis. La Smithsonian Institution, l’un des fleurons culturels du pays, est au cœur de cette bataille. Pour comprendre ce qui se joue en coulisses, L’Express a interrogé l’historien américain de renom David W. Blight, également professeur à Yale et collaborateur au New York Times. Selon lui, cela ne fait nul doute : un virage vers le "fascisme" est plus qu’entamé.
L’Express : Croyez-vous à la justification du musée, sachant que Donald Trump exerce, en étant président des Etats-Unis, une pression directe sur l’établissement ?
David W. Blight : Vouloir garder une cohérence visuelle au sein de l’ensemble des expositions du Musée national d’histoire américaine peut, techniquement, être une démarche recevable, mais elle semble plutôt motivée par un souci d’autopréservation. Avoir retiré ce panneau relève d’une décision de la Maison-Blanche. Elle a exigé la révision de toutes les expositions présentes au Smithsonian et dans d’autres lieux, y compris les sites nationaux.
Je sais que les employés ont peur en étant soumis à un tel contrôle, à de telles attaques de l’administration Trump, et qu’ils tentent d’être prudents pour éviter une censure imposée par la Maison-Blanche. Voici la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui aux Etats-Unis. Nos meilleurs musées, certaines de nos meilleures archives comme les Archives nationales, notre service de parcs nationaux - qui comprend plus de 400 sites dont environ la moitié traite de sujets historiques - sont tous attaqués. Ces offensives impliquent notamment la menace de suppression de financement.
Que symbolise la tentative d’un président d’imposer un récit idéologique unique à des musées publics censés rester neutres ?
Non seulement ces actions sont sans précédent, mais elles sont une forme d’autoritarisme, voire de fascisme, à l’image de celui qui s’est installé au milieu du XXe siècle dans l’ensemble de l’Europe. Ce que nous vivons est une tentative de contrôle de l’histoire des Etats-Unis par le régime Trump, et plus largement, par des think tanks comme la Heritage Foundation à Washington. Ils veulent décider de la façon dont l’histoire est présentée, dont elle est racontée au public. Ils souhaitent renverser les idéaux des Lumières du XVIIIe siècle et revenir à une culture et une histoire américaine expurgées des influences modernes, c’est-à-dire de la recherche, de l’art contemporain, de l’écriture et de l’architecture. C’est une stratégie claire : ceux qui en sont les maîtres d’œuvre ont écrit leurs plans dans des documents publics. Selon eux, l’histoire académique aurait été accaparée par des "gauchistes délirants", ce que les historiens ne sont pas. Alors nous essayons de nous battre avec les moyens que nous avons : notre éthique, notre engagement envers la liberté de penser et de savoir.
La Maison-Blanche de Donald Trump envoie des personnes dans les musées pour examiner les légendes sous les tableaux, les textes dans les expositions : ils veulent éliminer tout ce qui serait perçu négativement dans l’histoire américaine. Cela va à l’encontre de tous les principes et instincts des historiens, des scientifiques et des humanistes. Imaginez que le gouvernement français entre au Louvre et ordonne que l’on retire tout ce qui ne relève pas du patriotisme français : les Français en riraient. Il faut agir maintenant. La liberté d’esprit, la liberté d’éducation, la liberté de pensée, la liberté d’écrire, de créer, sont en jeu. Ce sont des libertés nées des Lumières françaises et européennes et de la révolution américaine - et elles sont aujourd’hui menacées.
La liberté n’est-elle pas déjà en train de s’éroder ?
Je déteste paraître alarmiste, mais effectivement, certains d’entre nous sont déjà privés de liberté. Si Donald Trump dit depuis Washington : "Vous pouvez écrire cette histoire, mais pas celle-ci", alors nous ne sommes déjà plus une société libre. En tant qu’historien, je fais partie de ceux qui se sentent directement visés. J’étais président de l’Organisation des historiens américains jusqu’en avril, et nous essayons avec la Société américaine d’histoire de résister en publiant chaque semaine une liste des attaques par l’administration Trump. L’Union des scientifiques préoccupés a déjà fait ce travail en réponse aux attaques contre la science. Nous devons faire de même pour qu’il en reste une trace.
Certains d’entre nous devront soutenir les employés du Smithsonian qui ne peuvent pas parler librement. Si vous appelez aujourd’hui la directrice du Musée national d’histoire américaine, elle ne pourra pas vous répondre. Elle ne dira pas publiquement ce qu’elle pense parce qu’elle essaie de protéger son personnel. Les employés de l’établissement craignent pour leur avenir. C’est exactement ce que fait le fascisme : il installe la peur dans l’ensemble de la société. Les Français connaissent cette histoire. L’Europe aussi. Mais les Américains, eux, n’avaient encore jamais connu cela. Et beaucoup d’entre nous ne veulent toujours pas croire que nous y sommes.
Dans le passé, d’autres présidents américains avaient-ils tenté de réécrire l’histoire ?
Un ou deux, mais c’est extrêmement rare. En réalité, les présidents du XXe siècle, depuis Theodore Roosevelt en 1900, ont été de grands soutiens des institutions comme le Service des parcs nationaux. Il en va de même pour la Bibliothèque du Congrès ainsi que les musées du Smithsonian, qui ont toujours bénéficié d’un soutien bipartisan, à la fois républicain et démocrate.
Il y a certes eu des moments où quelques expositions ont été très controversées. Prenez par exemple la création du Musée de l’holocauste sous Jimmy Carter. Il a défendu l’idée que les Etats-Unis devaient en avoir un. D’autres s’y sont opposés. Mais au moins le débat public avait sa place. De même pour le Musée national des Amérindiens : personne n’a tenté de faire taire les voix dissidentes. Personne n’a essayé de dicter ce que ce musée devait dire au monde.
Alors qu’en ce moment même, au Parc national historique de l’indépendance, à Philadelphie, il y a une exposition au sein de la President’s House [NDLR : la première résidence officielle du président des Etats-Unis]. George Washington y a vécu durant les six ou sept premières années de la République américaine. Aujourd’hui, cette exposition retrace la vie des esclaves qui habitaient avec lui. La Maison-Blanche de Donald Trump veut désormais la supprimer.
Pour quelles raisons ?
Parce qu’elle montre la vérité. Des faits incontournables pour certains, dérangeants pour d’autres.
Voyez-vous un risque que les Etats-Unis deviennent un exemple de "République de l’amnésie" en effaçant ce qui dérange ?
Nous touchons déjà partiellement à ce risque. Nous sommes clairement en danger. Si Donald Trump ne peut être arrêté, si les mécanismes de contrôle ne peuvent être contrecarrés, si ces assauts contre la pratique de l’histoire ne cessent pas, alors nous entrerons dans une forme de "fascisme léger". Un contexte dans lequel les Américains pourront vivre leur quotidien, tant qu’ils ont un emploi sécurisé. Ils pourront aller à l’église, à la piscine, vivre dans un certain confort pendant un temps. Mais tôt ou tard, ce que leurs enfants apprendront, ce que contiendront les musées, ce que l’on appellera de l’art "acceptable", ce que l’on considérera comme une histoire "acceptable", sera dicté par un seul groupe d’autoritaires qui pensent savoir ce que nous devons savoir.
Le gouvernement veut fermer l’esprit américain. Nous avons connu une révolution dans le domaine de la mémoire ces soixante ou soixante-dix dernières années : la mémoire des femmes ou encore la mémoire des personnes noires. Cela a été une période fantastique pour trois ou quatre générations d’historiennes et d’historiens. L’administration essaie maintenant de restreindre cette évolution parce qu’ils ont peur du libéralisme. Ils détestent ce courant de pensée puisqu’il est né pour ouvrir l’esprit.
Jusqu’où Donald Trump pourra-t-il réécrire l’histoire ? Existe-t-il des garde-fous efficaces ?
Il en existe. Par exemple, les universités – du moins nous l’espérons –, peuvent encore avoir la main sur leur programme et sur les personnes qu’elles embauchent. Dans les écoles aussi, beaucoup d’enseignants compétents peuvent encore maîtriser leur contenu pédagogique. Et au Smithsonian, comme dans d’autres musées, il y a des conservateurs brillants. Le Congrès devrait également jouer un rôle puisqu’il attribue 60 % du budget du Smithsonian et en alloue encore davantage pour le Service des parcs nationaux, les Archives nationales et la Bibliothèque du Congrès, la plus grande du monde. Il détient donc un pouvoir immense sur toutes ces institutions.
Mais notre Congrès est actuellement dysfonctionnel en raison d’une courte majorité républicaine, et ces élus agissent en suivant la ligne de leur parti. Beaucoup d’entre eux, pour être franc, ne croient pas vraiment à ces tactiques de terreur dirigées contre la culture et l’histoire, mais sont prêts à suivre le mouvement parce qu’ils veulent rester au pouvoir. L’administration Trump est aussi une voie vers l’enrichissement. Des pays jettent littéralement de l’argent au président pour capter son attention. La Maison-Blanche est donc devenue une sorte de wagon auquel se raccrocher.
Craignez-vous que, si cette tendance se poursuit, les générations futures n’aient plus accès qu’à une version falsifiée de l’histoire ?
Oui. Oui. Et encore oui. C’est bien cela qui est effrayant. Regardez ce que les nazis ont fait aux expositions d’art, aux expositions historiques. Regardez ce qu’il s’est passé en Europe de l’Ouest. Quand la guerre froide a pris fin en 1989, qu’est-il arrivé à Prague ? Les manifestants sont allés au Musée national de Prague, ont tout jeté dehors et ont installé une toute nouvelle exposition à la hâte, en disant : "Ça, ce n’était pas notre histoire. Celle-ci l’est." Contrôler l’histoire, c’est contrôler le peuple et son esprit. Si cette dynamique n’est pas stoppée, voici vers quoi nous nous dirigeons.
