"Des confidences sur l’oreiller" : comment les espions chinois ciblent la France
Le baijiu est un alcool de riz populaire au nord de la Chine. Il est très fort : les liqueurs disponibles dans le commerce titrent à 50 ou 65°. "Il suffit de deux verres pour que ça commence à chauffer", commente Christophe Simoni. Il y a dix ans, le Français est à la tête du département qualité d’une grande entreprise d’ameublement française en Asie. En virée avec des fournisseurs chinois après d’intenses négociations, il vacille. "En un clin d’œil, je me suis retrouvé dans un karaoké, deux jeunes femmes à mes côtés", se souvient-il. L’ambiance détendue est ponctuée de remarques sur leurs négociations. "Plus je buvais, plus ils me posaient des questions sur l’entreprise. C’est courant. Parfois, ils ont même essayé de faire signer des contrats pendant ces soirées", se rappelle Simoni - qui assure ne pas avoir craqué.
L’épisode est coutumier dans le milieu. "Pendant que les Français boivent, certains de leurs homologues chinois restent en retrait, pour pouvoir poser les bonnes questions le moment venu", observe un ancien de la Sisse, à Bercy - le service de l’information stratégique et de la sécurité nationale, qui protège nos actifs économiques les plus sensibles. "La soirée peut paraître innocente, mais le Parti communiste a des comités de surveillance dans chaque entreprise, poursuit-il. Il y a un continuum naturel entre l’économie et le renseignement." Les agents de la DGSI et, côté défense, de la DRSD, préviennent donc les cadres avant leurs missions en Chine. Evitez d’amener ordinateur et smartphone personnels ; ne buvez pas plus que de raison ; méfiez-vous des jeunes femmes trop avenantes.
Les Russes ne sont pas les seuls à manier l’art du "kompromat" - ou plutôt leur version pékinoise, celle des "matériaux tâchés" ou du "piège de la belle". "Ces méthodes incluent des opérations de type honey trap (pot de miel) où des individus sont séduits par des agents de renseignement, intimidés puis contraints de collaborer, détaille Simon Menet, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique. Elles sont couramment employées par le ministère de la Sécurité d’Etat et celui de la Sécurité publique."
M. Butterfly
L’un des exemples les plus célèbres a impliqué un fonctionnaire français, comptable à l’ambassade en Chine. A partir de 1964, Bernard Boursicot vit une passion dévorante avec Shi Pei Pu, chanteuse de l’Opéra de Pékin - en fait un homme, travaillant pour le Guoanbu, les services de renseignements chinois. Pendant plusieurs années, Boursicot espionne pour la Chine. Après la condamnation des deux amants à six ans de prison en 1986, l’affaire est immortalisée par un film de David Cronenberg, M. Butterfly. "C’est une histoire pathétique qui me fait beaucoup pitié mais qui ne relevait que de l’initiative individuelle d’un agent", veut croire Claude Martin, ambassadeur de France en Chine de 1990 à 1993.
Autre cas emblématique : en juillet 2020, deux anciens agents de la DGSE - la direction générale de la sécurité extérieure -, Henri Magnac et Pierre-Marie Hyvernat, ont été condamnés par la cour d’assises a des peines de 8 et 12 ans de détention. Les ex-espions étaient accusés d’avoir partagé des documents confidentiels avec Pékin pendant plus de dix ans contre rémunération. L’origine de l’affaire est encore un kompromat : Magnac, chef de poste de la DGSE à Pékin, a été rappelé en catastrophe en France en 1998. Il avait une liaison avec une jeune femme chinoise fréquentant l’ambassade. "Une interprète, assez séduisante semble-t-il, donnait des cours de chinois. Il était évident qu’elle était en lien avec les services. Elle est tout de même devenue sa maîtresse", relate Me Bernard Grelon, avocat de la DGSE dans l’affaire.
Recrutement d’agents de droit local
Récemment, au moins un cas similaire a secoué l’ambassade de France à Pékin. D’après les informations de L’Express, confirmées par trois diplomates alors en poste, un conseiller important a dû quitter son poste en 2022 après avoir entamé une liaison avec l’assistante de son service. La jeune femme, chinoise, avait été recrutée par la précédente équipe. "Ces femmes viennent d’un bureau chinois au sein duquel l’ambassade est tenue de recruter des agents de droit local. Cette instance est entièrement soumise au Parti communiste : elles débriefent chaque semaine avec leurs supérieurs", décrit un haut fonctionnaire français, en poste à Pékin dans les années 2010.
Son profil jeune et féminin - "un avion de chasse", commente trivialement un ancien attaché de l’ambassade - avait vite mis en alerte les diplomates. "J’avais dit à mes équipes : personne n’y touche. Il a fallu qu’il y aille, avec les risques de confidences sur l’oreiller que cela comprend. Son ego l’a emporté sur sa raison", peste un ancien de Pékin. Scandale à l’ambassade, alors que son poste et son statut d’homme marié le rendent vulnérable à la compromission. Une version que l’intéressé conteste. "Ce qu’on vous a dit sur ma situation est faux et très malveillant. […] J’ai en effet quitté mon poste un peu plus tôt que prévu, mais pas pour la raison que vous évoquez", indique-t-il à L’Express, citant des raisons administratives familiales et le Covid pour justifier son retour précipité en France. L’homme a semble-t-il renoncé à sa carrière diplomatique. Il a depuis réintégré son corps d’origine dans une autre administration. Contacté, le Quai d’Orsay a refusé de s’exprimer.
Mariages à Brest
Les diplomates ne sont pas seuls à être séduits. Dans les années 2000, un haut cadre d’EADS (aujourd’hui Airbus), habilité "secret-défense" s’éprend d’une belle Chinoise. La relation se poursuit malgré les alertes des services. Alors que le couple séjourne à Moscou, en 2009, la DGSE découvre dans les affaires de la jeune femme des "documents techniques copiés venus d’EADS", comme le relatent Antoine Izambard et Franck Renaud dans l’ouvrage Trahison à la DGSE. Plusieurs cas de mariages entre des étudiantes chinoises et des militaires basés en Bretagne ont depuis alerté les services ces dernières années. Tout comme ceux d’au moins trois ingénieurs de Dassault avec des femmes chinoises entre 2014 et 2016.
L’anecdote revient encore et toujours : des Français, généralement des hommes, accostés dans la rue par des Chinoises "qui les trouvent brillants et drôles". Thierry Lasserre, qui dirigeait jusqu’en 2021 le réseau des Alliances françaises en Chine et en Mongolie ainsi que celle de Pékin - organisation servant à diffuser la culture française à l’étranger - se souvient de jeunes femmes accourant vers les occidentaux pour faire des photos comme s’ils étaient des vedettes. "Il est toujours difficile de savoir si ces approches viennent d’un réel intérêt individuel, ou s’il y a quelque chose derrière, remarque un ancien de l’ambassade, à Pékin jusqu’en 2020. Mais quand elles visent des diplomates, ou des individus à des postes stratégiques, il y a toujours un doute."
Hameçonnage sur Linkedin
L’approche commence parfois avant même de poser un pied à Pékin : un ancien de la direction du Trésor, à Bercy, explique avoir été abordé plusieurs fois sur LinkedIn par des femmes, parfois sous l’alias de "Daisy Li" ou "Lily Lai", désireuses d’évoquer l’industrie automobile avant de faire plus ample connaissance. Une manœuvre typique d’hameçonnage, bien connue des services secrets français.
Dans le privé, les approches sont parfois bien plus agressives. En 2014, à son arrivée dans un hôtel de Shanghai, Jonathan David, alors cadre d’Apsys - une filiale d’Airbus défense et sécurité (ex-EADS) -, reçoit un appel de l’accueil lui proposant une masseuse. Il refuse. "Je descends dans le hall, où je retrouve mes collègues français qui avaient tous eu le même appel, et avaient tous refusé… à l’exception d’un", raconte-t-il. S’agissait-il d’une simple offre de service, ou d’une volonté de compromission ? "Je l’ignore. Mais nous avions conscience que nos chambres étaient écoutées", souligne-t-il.
Les mises en garde ne suffisent pas toujours à éviter les dérives individuelles. Au début des années 2010, au Salon aéronautique du Bourget, un participant à un déjeuner se souvient d’une table bien garnie : des cadres d’Astrium Satellite, filiale d’EADS, des pontes de la DGSE et de la DRM (la direction du renseignement militaire) et, au milieu… une jeune stagiaire chinoise. Elle accompagnait l’un des cadres d’Astrium, un général censé être rodé à l’espionnage. Lequel enchaînait les questions pointues sur les satellites militaires. La réponse des maîtres espions ? "Ils n’ont rien répondu, rapporte un convive. Juste souri".
