L'exposition à voir : à la découverte de Léopoldine Hugo, figure de la jeunesse et du deuil
Dans la salle à manger des Vacquerie à Villequier (aujourd’hui Rives-en-Seine), le couvert est mis pour cinq. La nappe éclate de blancheur, les assiettes en porcelaine, les verres de cristal et les couverts en argent rutilent sous le lustre. Sur un voilage posé le long du mur se dessinent les portraits des convives attendus autour de la table en ce 4 septembre 1843 : Charles, 26 ans ; sa jeune épouse Léopoldine, 19 ans ; son oncle Pierre ; son cousin Arthus, encore un enfant ; sa mère Jeanne-Arsène, fraîchement veuve de Charles senior. Deux heures plus tôt, les quatre premiers personnages ont embarqué à bord d’un canot neuf, Charles, sa lune de miel à peine achevée, devant se rendre chez le notaire de Caudebec-en-Caux pour régler la succession paternelle. Depuis le jardin qui jouxte la Seine, Jeanne les a regardés s’en aller : "Il fait trop calme, ils ne peuvent pas aller à la voile – nous déjeunerons tard", a-t-elle murmuré, relatera Le Siècle six jours plus tard. On connaît la suite. La bourrasque au retour de Caudebec, le bateau qui chavire, la noyade de ses occupants et la sacralisation d’une jeune femme, source majeure d’inspiration dans l’œuvre de son père, l’inconsolable Victor Hugo.
A l’occasion du bicentenaire de la naissance de Léopoldine Hugo, la Maison Vacquerie-Musée Victor-Hugo rend hommage à cette figure lumineuse avec une exposition inédite, Aime celui qui t’aime. Du célèbre vers extrait des Contemplations, le scénographe Jean Oddes a tiré le fil d’une plongée inédite dans l’histoire intime et littéraire de "Didine", qui n’en finit pas d’incarner la jeunesse et le deuil sublimé par la poésie. La mise en scène immersive mêle objets patrimoniaux rares, comme la robe de mariée de la noyée, conservée telle une relique sacrée par sa sœur Adèle, mais aussi des lettres, manuscrits, photographies et tableaux. Si les étapes de la funeste journée du 4 septembre y sont réinterprétées, c’est, au-delà de la tragédie, une exploration visuelle et sonore du lien puissant qui relie Léopoldine à Villequier.
"Elle reste indissociable du lieu", souligne Jean Cabaret, directeur de la maison-musée et commissaire de l’exposition. C’est en effet ici que "Didine" rencontre Charles, dont le frère Auguste est un proche d’Hugo, pour la première fois, à l’été 1839. Dans la demeure de plaisance des Vacquerie, une famille d’armateurs prospères du Havre, elle découvre les rives encore sauvages de la Seine et l’éblouissement d’un sentiment partagé, qu’elle relate dans ses écrits avec une étonnante maturité. Elle va avoir 15 ans, lui en a 21, ils devront patienter cinq ans avant de convoler en justes noces.
C’est aussi à Villequier que s’est forgée une légende tenace, maintes fois reprise par l’iconographie de l’époque, représentant le mascaret – cette vague dévastatrice qui remontait le fleuve à une vitesse spectaculaire – comme cause du naufrage qui coûta la vie à l’héroïne. C’est là, enfin, dans le cimetière à trois rues de la demeure, que reposent les quatre naufragés. Le 18 juillet, Victor Hugo, qui avait longtemps hésité à consentir à l’union entre "Didine" et Charles, écrit à sa fille : "Le spectacle de ton bonheur m’a charmé l’autre jour. Ton mari est bon, doux, tendre, aimable, spirituel, aime-le bien. Moi, je l’aime aussi. Cette journée passée au Havre est un rayon dans ma pensée ; je ne l’oublierai de ma vie."
