Comment le Parti communiste français a fait chanter des "collabos" après-guerre
Braquage à la préfecture de police de Paris. Le 25 août 1944, au dernier jour de la libération de Paris, Auguste Lecœur, membre de la direction clandestine du Parti communiste français (PCF) gare sa camionnette dans la cour d’honneur de la caserne de la Cité. Les historiens Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre rapportent qu’il se rend au deuxième étage, emporte les archives des renseignements généraux et des brigades spéciales (BS) antiterroristes.
Précieux butin de guerre. Dans le climat étouffant des règlements de compte post-Occupation, subtilement campé dans Uranus, le film de Claude Berri (tiré du roman éponyme de Marcel Aymé), avec Gérard Depardieu et Daniel Prévost, les archives font peur. Et incitent à passer des "marchés". Selon le journaliste Frédéric Charpier, auteur des RG et le Parti communiste (Plon), il en est ainsi de Joseph Curinier, un policier des "BS" parisiennes. Il s’invente un passé de grand résistant, et propose en échange de donner au Parti communiste le nom d’un de ses informateurs, un "collabo" infiltré dans les réseaux du PCF. Charles Tillon, alors ministre de l’Air, accepte. A l’époque, certaines commissions d’épuration sont tenues par des militants communistes, comme les inspecteurs Arthur Airaud et Auguste Lelièvre à Paris.
Il arrive aussi que d’authentiques collabos émargent au PCF. André Desprez, PDG de la Société nationale de constructions aéronautiques du Sud-Est, est membre du Parti communiste. Il s’agit d’un résistant, ancien colonel des Forces françaises de l’intérieur (FFI). Du moins en apparence. Roger Caudou, membre du cabinet de Charles Tillon, raconte l’anecdote dans ses mémoires. Alerté par des lecteurs de L’Humanité, qui ont reconnu Desprez sur une photo à côté du ministre, il découvre que le PDG était en fait adhérent du Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot, et même cofondateur du Spac, la police anticommuniste de Vichy. Dans un premier temps, Tillon convoque Caudou devant le personnel, l’accuse d’être trotskiste, de désorganiser l’industrie aéronautique. Mais le PCF apprend dans l’intervalle que Desprez va être prochainement interpellé. Tillon le démet alors de ses fonctions, passe l’éponge avec Caudou.
L'affaire Fernand Tocco
Et que dire de la très sinueuse affaire Fernand Tocco ? A partir de 1952, l’opposition interne du PCF publie un bulletin, Unir. Climat paranoïaque oblige, un seul homme connaît l’identité de tous les contributeurs : Jacques Courtois. Il s’agit en réalité du pseudonyme de Fernand Tocco, indicateur de la Gestapo dans le Vaucluse sous l’Occupation. En 1959, France nouvelle, un mensuel communiste, mentionne ce passif encombrant. Selon les témoignages de Gaston Plissonnier, ex-n° 2 du PCF, et du militant Victor Leduc, il s’agit d’une diversion pilotée… par la direction du Parti, afin que personne ne pense que Courtois-Tocco est une taupe à leur service. En réalité, il a été retourné par la direction, qu’il informe de tout… et qui sait tout de son passé. Le recrutement de Tocco a-t-il été provoqué sous la lecture de documents compromettants ? Dès 1942, le nom de Fernand Tocco apparaît en tout cas sur une "liste noire" du PCF.
Dans leur activité de chercheurs, Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre ont eu la surprise de découvrir des documents policiers directement issus des archives du PCF. Ainsi du dossier, à la préfecture de police, de Pierre Georges, alias "colonel Fabien". "Sa fille nous l’a très gentiment transmis, en nous expliquant l’avoir reçu de Jacques Duclos", nous déclare Jean-Marc Berlière.
Georges Marchais parti volontairement en Allemagne ?
Selon Thierry Wolton, qui l’écrit dans Le KGB en France (Grasset), la DST a aussi été intriguée par le parcours de Raymond Heim (présenté sous l’alias de Pierre Guay). En 1978, ce commissaire devenu préfet de défense Antilles-Guyane nomme un policier communiste à un poste sensible. Le contre-espionnage s’interroge sur sa résistance tardive, reconnue grâce au témoignage décisif d’un cadre communiste du Sud-Ouest. Dans le doute, son habilitation secret-défense lui est retirée, il est laissé sans poste jusqu’à sa retraite sept ans plus tard.
Ces archives furent aussi utilisées contre le PCF. En 1973, plusieurs médias multiplient les articles sur la participation de Georges Marchais au Service du travail obligatoire (STO), le transfert forcé de travailleurs français en Allemagne sous Vichy. La presse révèle que le patron du PCF a effectué le STO de son plein gré. Selon Berlière et Liaigre, les "fuites" émanent notamment de Désiré Bourgeade, un inspecteur "épuré", chargé de la police anticommuniste sous Vichy… et détenteur de nombreuses pièces compromettantes. Car en août 1944, quelques jours avant la camionnette de Lecœur, des policiers prévoyants ont eux aussi déplacé des documents.
