Quand Jean-Luc Mélenchon et le Medef sont étonnamment d’accord, par Gérald Bronner
Pour une fois, Jean-Luc Mélenchon et le Medef sont d’accord… Au moins sur un point mais il est crucial. Il y a quelques jours, au micro de la matinale de France inter, le leader des Insoumis martelait que ce qui nuisait le plus aux entreprises, c’était l’instabilité, notamment politique. Il se trouve que nombre de participants à la réunion de rentrée du Medef du 27 août auraient été d’accord avec cette analyse. Ce fut même un des leitmotivs de cette réunion tenue à Roland-Garros : l’incertitude nuit à l’investissement et à la croissance. On peut trouver piquant que le chef des Insoumis, qui s’est fait le chantre de la conflictualisation de tout et de n’importe quoi, s’autodésigne aujourd’hui comme le parangon de la stabilité. Il reste que cette convergence de point de vue est surprenante.
Aux responsables du Medef on pourrait demander : ce qui caractérise l’esprit entrepreneurial, n’est-ce pas justement l’audace et la passion de prendre des risques même lorsque la mer est agitée ? Peut-être, mais une chose s’oppose à l’intrépidité en général : notre cerveau. La possibilité de prendre des risques est en grande partie conditionnée par l’accès à une information fiable. Rien ne paralyse plus la décision que l’incertitude.
C’est ce que montre une étonnante expérience menée par les psychologues Amos Tversky et Eldar Shafir qui confronte les sujets à deux situations. Dans la première, on leur annonce qu’ils ont gagné 150 euros à la roulette d’un casino. À la suite de quoi, on leur demande s’ils souhaitent rejouer. Dans la seconde, on leur explique, qu’au contraire, ils ont perdu 150 euros à ce même jeu et on leur interroge sur le fait de savoir s’ils sont prêts à rejouer. Certains d’entre eux affirment que, dans les deux situations, ils rejoueraient. Rien de déconcertant jusque-là. Le plus mystérieux se produit lorsqu’on propose aux parieurs impénitents ce qu’ils feraient dans une troisième situation où on leur demanderait s’ils souhaitent rejouer mais sans savoir, cette fois, s’ils ont gagné ou perdu. La stricte logique exige de répondre : "oui" car, précédemment, qu’ils aient gagné ou perdu, ils ont décidé de rejouer. Or, dans cette situation d’incertitude, ils décident majoritairement de ne pas rejouer !
Court-termisme décisionnel
C’est ce paradoxe décisionnel qu’on nomme le biais d’incertitude. Et c’est quelque chose comme cela que Jean-Luc Mélenchon et le Medef ont identifié comme problème notable du monde de l’entreprise dans la France d’aujourd’hui. Il est vrai que l’on a un peu le sentiment de se tenir sur des sables mouvants. La décision de dissoudre l’Assemblée nationale en juin 2024 n’a pas contribué à nous conduire vers la terre ferme, c’est un fait. Malgré sa responsabilité évidente, le chef de l’État ne peut endosser le tout de l’instabilité de notre monde. D’une part, parce que celle-ci est antérieure à l’arrivée même à l’Élysée d’Emmanuel Macron : la profondeur temporelle des stratégies d’entreprises a beaucoup décru depuis une quarantaine d’années. On se projette de moins en moins loin dans le futur. Le court-termisme décisionnel est un thermomètre fiable de l’incertitude ressentie. D’autre part, parce que les participants à cette rentrée du Medef indiquent une autre source d’incertitude qui leur paraît plus nuisible : la présence de Donald Trump comme agent du chaos.
Comme souvent dans de tels cas, les principales victimes de cette instabilité généralisée seront les projets de plus longs termes et les moins rentables immédiatement : la responsabilité sociétale des entreprises qui comprend autant des questions d’inclusions que des préoccupations environnementales. Les politiques RSE risquent d’autant plus d’être impactées que les Etats-Unis en font à présent un enjeu idéologico-commercial. Ainsi, en mars, plusieurs entreprises françaises (Airbus, TotalEnergies, L’Oréal…) ont-elles reçu un courrier intimidant de l’ambassade des États-Unis à Paris indiquant que, si elles avaient de telles préoccupations sociétales, elles ne sauraient espérer passer contrat avec le gouvernement américain. C’est à cela aussi qu’on peut conjecturer que la profondeur temporelle des perspectives entrepreneuriales françaises va se réduire comme peau de chagrin. Business as unusual.
Gérald Bronner est sociologue et professeur à la Sorbonne Université
