Nestlé limoge son patron amoureux : bienvenue dans l’ère du casier sentimental, par Julia de Funès
L’affaire du patron de Nestlé limogé pour avoir entretenu une relation privée "non déclarée" avec une subordonnée directe n’est pas une simple péripétie RH croustillante : c’est un révélateur. Révélateur d’un déplacement inquiétant : celui du pouvoir des entreprises, qui ne s’arrête plus aux performances, aux comptes ou aux résultats, mais qui s’étend désormais jusque dans la sphère la plus intime des individus. On invoque une charte, et puisqu’elle a été signée, il faut l’appliquer. Imparable. Mais ce n’est pas tant la règle qui inquiète que le principe qu’elle impose : l’amour devient coupable dès qu’il se dérobe au regard, dès qu’il choisit le secret plutôt que la déclaration.
Michel Foucault avait décrit ce pouvoir qui exige non seulement l’obéissance extérieure mais aussi l’aveu intérieur. Ce "pouvoir pastoral", dit Foucault, se déploie non par la contrainte brutale mais par l’accompagnement permanent, la surveillance douce et la production de subjectivités conformes. Et le terme pastoral dit tout : l’entreprise ne vise plus seulement le marché des biens, mais celui du Bien, s’érigeant en Eglise. Elle n’embauche pas seulement des salariés, elle recrute des fidèles. Elle ne rédige plus des contrats, elle impose des catéchismes. Et quel catéchisme ! Celui de la transparence.
Notre époque a remplacé la confession au prêtre par la confession au compliance officer. Autrefois, on murmurait ses fautes à voix basse dans un confessionnal ; aujourd’hui, il faut exposer ses amours aux patrons, ses liaisons aux DRH, sa vie privée aux chartes de conduite. Les chartes remplacent les commandements, et les dirigeants sont déchus comme de mauvais prêtres quand leur vie privée trahit la pureté requise. Le directeur général n’est pas tombé pour incompétence ni pour faute économique, mais pour manquement au dogme. Les anticapitalistes y verraient un paradoxe : plus l’économie s’autorise l’immoralité dans ses pratiques, plus elle réclame la vertu des individus. Plus le système se montre cynique dans ses logiques financières, plus il devient pointilleux sur la chasteté des cœurs. Nestlé peut délocaliser, spéculer sans trembler ; mais que son dirigeant aime en secret là où il ne faut pas, et le couperet tombe.
Trois conséquences me semblent plus importantes à évoquer. Tout d’abord, l’ère de la transparence intégrale. Big Brother sentimental s’installe. Pas un regard, pas un frisson, pas un dîner après 20 heures qui ne doive être déclaré aux ressources humaines. L’intime se transforme en formulaire, la passion en donnée RH. Et le secret devient coupable. La morale de la transparence se drape toujours dans la rhétorique de la protection. Ce qu’elle protège en réalité, c’est l’emprise de l’organisation sur nos existences.
La vie humaine n’est pas un règlement intérieur
Deuxièmement, l’inconséquence. Car si l’on appliquait sérieusement ce principe, combien d’entreprises devraient vider leurs couloirs, leurs open spaces, leurs comités de direction ? L’histoire de l’amour au travail est vieille comme le travail lui-même. Faudrait-il instaurer un "marché de l’amour transparent" où chacun livrerait son casier sentimental comme on livre un CV ? Troisièmement, la mort du romanesque. L’amour vit de secrets, d’opacité, de non-dits. Roméo et Juliette n’auraient pas survécu trois semaines à une charte de conformité. Madame de Clèves n’aurait pas résisté à un reporting mensuel de ses émotions.
Exiger la transparence des sentiments, c’est condamner l’amour à devenir une variable déclarée dans un tableau Excel. Ce n’est pas seulement un dirigeant qui est congédié : c’est le romanesque lui-même. Le cœur du problème se situe là : dans la confusion des ordres. Le juridique se nourrit de règles écrites. La vie, elle, s’épanouit dans l’imprévu, l’ombre, l’opacité. Vouloir faire entrer l’un dans l’autre, c’est tuer ce qui fait l’imprévisibilité et la beauté de nos histoires. La vie humaine n’est pas un règlement intérieur. Elle a besoin de silence, de zones d’ombre, de secrets partagés. Elle s’invente dans le fragile et l’inattendu, dans tout ce qui échappe aux codes de conduite. A trop vouloir protéger, l’entreprise finit par asphyxier. A trop vouloir purifier, elle détruit la liberté des élans et l’intensité des sentiments.
*Julia de Funès est docteure en philosophie
