Flottille pour Gaza : l’humanité sélective d’Adèle Haenel, par Omar Youssef Souleimane
En mai 2023, l’actrice Adèle Haenel avait pris la décision de quitter le cinéma en assénant : "je vous annule de mon monde". Un peu plus de deux ans plus tard, l’interprète de Portrait d’une jeune fille en feu revient sur le devant de la scène, mais cette fois, pour un projet d’un tout autre ordre… "Dans ce moment dramatique de l’histoire, j’ai pris la décision d’embarquer à bord d’un des bateaux de la mission humanitaire de la Global Sumud Flotilla", a-t-elle récemment déclaré depuis la Tunisie aux micros des deux chaînes qataries Al-Jazeera et Al Arabi.
L’opération, rejointe entre autres par les députés LFI Thomas Portes et Marie Mesmeur, n’a pourtant rien d’une action humanitaire : il ne s’agit pas d’acheminer de la nourriture aux Gazaouis, mais de provoquer un impact médiatique destiné à intimider l’ensemble de l’État israélien. En témoignent les déclarations de Zaher Birawi, président du Comité international pour la levée du siège de Gaza et responsable de l’envoi des navires, mais surtout figure trouble accusée par Israël d’être un agent du Hamas en Europe, selon lequel "même si le siège de Gaza prend fin, ces activités continueront jusqu’à la fin de l’occupation". Ce dernier complétait récemment depuis la Tunisie, arguant que "le message le plus fort de la Flottille du Sumud est que les peuples du monde sont unis face aux crimes de l’État d’Israël, hors-la-loi, devenu le symbole du racisme et de la criminalité sioniste."
De quoi alimenter la rhétorique et le soft power du groupe terroriste. En effet, aussitôt après l’arrestation par Tsahal en juin du navire pilote, le Madleen, le mouvement terroriste avait exigé la libération immédiate des militants présents à bord, tandis que les chaînes islamistes les qualifiaient de "héros" - certains avaient des liens avec le Hezbollah, quand d’autres avaient ouvertement exprimé leur antisémitisme. Ce sont ces mêmes chaînes qui, aujourd’hui, se réjouissent de la participation d’Adèle Haenel à cette nouvelle opération.
À la suite de sa déclaration, des médias arabes proches de l’idéologie du Hamas, tels Al-Arabiya, Al-Jadida et Al-Quds Al-Arabi, financés par le Qatar, ont ainsi salué la nouvelle sur leurs canaux respectifs. De même, Donia Al-Watan, journal adoptant sans réserve le discours du Hamas, s’en est fait l’écho. Les photos de l’actrice, jusqu’ici absente des médias, font leur grand retour.
De Soueïda au Yémen
Si, malgré tout, Adèle Haenel est bel est bien motivée par l’aspect "humanitaire" de ce convoi, on peut légitimement s’interroger sur son silence face aux autres drames touchant la région. A quelques heures de Gaza, la ville de Soueïda, en Syrie, reste assiégée par le pouvoir islamiste. Manque d’eau, d’électricité, de médicaments et de nourriture : ses habitants vivent dans des conditions épouvantables. Sans parler des massacres ciblant la communauté druze qui ont été enregistrés depuis le 12 juillet dernier. L’Observatoire syrien des droits de l’homme estime ainsi à 1 120 personnes - dont 293 femmes enlevées, et pour certaines, violées – le nombre total de victimes. Si l’on remonte plus loin dans le temps, entre 2011 et 2016, 400 000 personnes ont été tuées par le régime de Bachar el-Assad selon l’envoyé de l’ONU et de la Ligue arabe. Le boucher de Damas a aussi assiégé la zone de Ghouta, dans la banlieue de Damas, de 2013 à 2018. Ses bombardements, y compris via l’usage d’armes chimiques, ont détruit des villes entières. Au Yémen aussi, depuis 2014 jusqu’à aujourd’hui, plus de 500 000 enfants souffrent de malnutrition aiguë sévère selon l’Unicef. Malgré l’ampleur de ces tragédies, ni Adèle Haenel, ni les autres militants de la Flottille pour Gaza n’ont exprimé un mot pour les victimes syriennes et yéménites.
De même que l’actrice, engagée de longue date pour les droits des femmes, semble étrangement détachée du sort des femmes persécutées par les islamistes, à commencer par celui des Israéliennes violées, enlevées ou assassinées par le Hamas lors de l’attaque du 7 octobre 2023. Au lieu de dénoncer cette réalité, Adèle Haenel s’est illustrée en juin dernier en s’opposant à la dissolution du collectif à l’orientation islamiste Urgence Palestine. "Je suis ici ce soir en tant que militante féministe", affirmait-elle alors. Tant pis si le porte-parole de ce collectif, Omar Alsoumi, a été filmé lors de la manifestation du 8 mars 2024 à Paris, saisissant des bouteilles pour les lancer contre des femmes juives du groupe de lutte contre l’antisémitisme "Nous Vivrons". Mais l’actrice ne se montre pas davantage sonore s’agissant du sort des femmes palestiniennes écrasées par le joug du mouvement terroriste. Oublierait-elle que, depuis 2021, une loi du Hamas interdit aux Gazaouies de voyager sans l’autorisation d’un mari, d’un père ou d’un frère ? Dans cette société patriarcale, modelée par une interprétation rigoriste de la charia, les femmes vivent un calvaire quotidien, de Gaza à Kaboul, de Téhéran à Kandahar. Alors, où est Adèle Haenel quand la voix de ces femmes s’éteint sous la terreur ?
*Ecrivain et poète né près de Damas en 1987, Omar Youssef Souleimane a participé aux manifestations contre le régime de Bachar el-Assad, mais, traqué par les services secrets, a dû fuir la Syrie en 2012. Il vient de publier L’Arabe qui sourit (Flammarion).
