"Bloquons tout" : "une mobilisation insondable" vue par la presse étrangère
A l’aube, les premières sirènes ont percé la brume des périphéries. A 10 heures, déjà près de 200 interpellations avaient été effectuées dans le pays. Dans l’Hexagone, des centaines de blocages sont annoncées : dans les gares, les universités, mais aussi de nombreux rassemblements sur les ronds-points, sur le modèle des gilets jaunes. Sur Telegram, où l’organisation du mouvement a vu le jour, les mots d’ordre tournent en boucle : "Bloquons tout". Les médias étrangers, eux, scrutent la France. Pour l’hebdomadaire Die Zeit, c’est "un nouveau mouvement radical qui mobilise les masses". Et le journal allemand pose d’emblée la question qui fâche : "le mouvement peut-il réellement immobiliser le pays, comme il l’espère ?"
"Raviver le spectre des gilets jaunes"
Pour répondre à cette question, le quotidien espagnol El Mundo propose de se pencher sur les revendications des manifestants. Le journal madrilène résume l’origine du mouvement : "le 10 septembre en France aspire à raviver le spectre des gilets jaunes" qui "a paralysé le pays" et "mobilisé plus de trois millions de Français", et "plane de nouveau sur Emmanuel Macron". Mais si la mémoire de 2018 irrigue les slogans, les doléances ont glissé vers la justice fiscale. Pour Die Zeit, "la revendication de l’opposition de redistribuer n’est pas nouvelle, mais elle est désormais alimentée par les injonctions permanentes à économiser". Une pression qui "a apparemment motivé" des citoyens "jusque-là non organisés" à rejoindre l’appel, continue l’hebdomadaire allemand. Le média rappelle également que "pendant la pandémie de coronavirus, Macron a imposé l’un des confinements les plus stricts d’Europe", avec "magasins et restaurants fermés", "couvre-feux prolongés" et "indemnisations massives". "En plus, Macron a abaissé l’impôt sur les sociétés", une décision "désormais critiquée par le mouvement de blocage", termine Die Zeit.
Pendant l’été, "le 10 septembre Bayrou doit s’en aller" fut le mot d’ordre pour punir le Premier ministre qui "voulait faire travailler les Français même le jour du lundi de Pâques", note Il Corriere della Sera. Or, en quelques heures, tout a basculé : "Bayrou est déjà parti de lui-même lundi soir, avec la gifle reçue à l’Assemblée nationale", continue le média. D’où l’interrogation : "pour quoi manifeste aujourd’hui le peuple du’bloquons tout' ?" Dans les cortèges, constate encore le quotidien milanais, la cible s’ajuste : faute d’avoir "eu le temps de préparer de nouvelles banderoles anti-Lecornu", on vise "le souffre-douleur habituel" : Emmanuel Macron.
Jean-Luc Mélenchon mène la danse
L’organisation du mouvement, effectuée principalement via des chaînes Telegram, est ultra-décentralisée, ce qui attire des primo manifestants. Die Zeit observe des signes d’apprentissage : "Les conversations montrent leur inexpérience", surtout lorsque des participants, d’abord inscrits "sous leur vrai nom", sont rappelés à la prudence pour éviter "de possibles lecteurs policiers" et privilégier "un pseudonyme". "Personne ne sait vraiment qui se cache derrière", confie l’hebdomadaire. Les références culturelles surprennent. Il Corriere della Sera relève que certains y "voient en Coluche l’inspirateur", tandis qu’Emmanuel Macron devient "le symbole d’un système à abattre" pour "une renaissance d’une France" libérée "de ces partis, ces syndicats, cette classe dirigeante".
Dans cette nébuleuse, un homme cristallise l’attention : Jean-Luc Mélenchon. The Guardian commente l’opportunité saisie par le leader d’extrême gauche : "Bien que certains de ces appels semblent avoir trouvé leur origine sur des comptes d’extrême droite des réseaux sociaux, Mélenchon s’est engouffré derrière la campagne de blocage dans l’espoir de forcer le départ de Macron." El Mundo abonde : "Le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, s’est rallié à l’initiative populaire et aspire à canaliser et capitaliser les protestations, mais les syndicats sont divisés et les doutes persistent sur l’origine et la portée du mouvement, et sa capacité de coordination." L’intéressé, lui, a donné le ton : " Le 10 septembre doit être une journée de blocage général et de grève générale pour les travailleurs", a déclaré le chef de la France Insoumise devant des centaines de militants de LFI à Châteauneuf-sur-Isère. "C’est notre stratégie : aider et servir le mouvement. Nous les aidons à s’auto-organiser", a-t-il affirmé.
Ne reste plus qu’à voir la tournure que prendra ce mouvement en cette journée décisive du 10 septembre. Die Zeit rapporte que "les services de renseignement et les instituts de sondage sont jusqu’ici perplexes" et que "l’ampleur des actions demeure imprévisible". Le Soir parle d’"une mobilisation insondable", "dont il est presque impossible d’anticiper l’ampleur sur le terrain". The Economist ajoute que "sans gouvernement contre lequel protester", l’effort peut paraître "absurde" et "faire flop". "Mais en France, affirme l’hebdomadaire britannique, le potentiel d’un mouvement amorphe à se durcir en quelque chose de plus dangereux ne peut jamais être exclu". De son côté, The Guardian croit moins à l’effervescence du mouvement : "Il n’est pas certain que les travailleurs du secteur public syndiqués aient l’endurance nécessaire pour soutenir une campagne de grèves", peut-on lire dans les colonnes du journal britannique.
À l’international, l’attention est donc dirigée vers Matignon. Politico titre : "Le nouveau Premier ministre français, Lecornu, face à un baptême du feu avec des manifestations nationales". El Mundo prévient : "La rue, on le sait, supplante occasionnellement le Parlement en France comme le véritable troisième pouvoir", capable de "renverser des gouvernements" et d’imposer des "virages politiques". Reste à savoir si, cette fois, la revendication de redistribution, greffée sur un imaginaire jaune, transformera l’essai.
