L’affaire Legrand-Cohen : quand l’éléphant (socialiste) est dans la pièce
Dans une actualité politique déjà très agitée, ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire Legrand-Cohen » a fait une irruption fracassante. La preuve manifeste de la partialité de journalistes éminents de France Inter a suscité un grand émoi sur les réseaux sociaux et dans certains médias privés. Après un moment d’occultation, le service public et ses soutiens ont réagi avec virulence. Mais force est de constater que ces parades n’ont pas fonctionné pour une raison rhétorique impérieuse : on ne peut ignorer longtemps « l’éléphant dans la pièce ». Même quand cet éléphant est socialiste.
Les propos du journaliste Thomas Legrand, tenus dans une conversation avec des représentants du Parti socialiste dans un bistro parisien, ont posé de façon crue la question de l’impartialité du service public de l’audiovisuel : ils expriment en effet l’engagement clair et net de cet éditorialiste de France inter – qui y associe, sans contradiction, son collègue Patrick Cohen – contre Rachida Dati dans le cadre des prochaines municipales à Paris.
Que dit l’État de droit ?
Voilà qui va diamétralement – ce qui est fort ennuyeux chez des champions inlassables de « l’État de droit » – à l’encontre de la réglementation en la matière, fixée aussi bien par les lois de 1986 et de 2021 que par la jurisprudence du Conseil constitutionnel (décisions de 1986 et 2013). Elle impose au service public « impartialité » et « neutralité ». Et il est à noter, pour une juste appréhension des arguments échangés, que cette obligation ne s’impose qu’à lui, à la différence de celle du « pluralisme » qui s’applique aux chaînes privées. Et ce, pour une double raison : le service public appartient à tous les Français et ne saurait donc être mis au service d’une partie d’entre eux ; il est financé par l’argent des contribuables et son instrumentalisation par tel ou tel constituerait un véritable détournement de fonds publics. C’est donc bien dans cette affaire la question de l’impartialité du service public de l’audiovisuel, financé par les contribuables, qui constitue le cœur du débat. Un débat lourd de conséquences pour lui car il y va de sa crédibilité et de son existence même.
Cadrages défensifs
La gravité de l’enjeu se mesure à la virulence avec laquelle ont réagi les protagonistes et leurs soutiens. Ils y emploient toutes les ressources de la rhétorique – qu’ils maîtrisent parfaitement – pour imposer un « cadrage » alternatif : la pratique courante et légitime des rencontres informelles entre journalistes et politiques, invoquée par Thomas Legrand qui déclare avoir simplement « pris un café avec deux socialistes » ; ou bien, réflexe pavlovien de la gauche quel que soit le sujet, la dénonciation, de « l’extrême droite », de ses « manœuvres » et autres « instrumentalisations » ; ou encore, le « mythe de la neutralité journalistique », avec force considérations épistémologiques puisées dans l’abondante littérature de la « déconstruction » ; enfin – et assortie de poursuites judiciaires – l’allégation du caractère « privé » de la rencontre, l’avoir captée et diffusée sans le consentement des intéressés constituant donc un délit.
L’éléphant dans la pièce
Mais voilà : tous ces cadrages – dont l’accumulation même est suspecte et l’argumentation, contradictoire – se heurtent à une considération fondamentale : la dissonance cognitive ressentie par tout un chacun, y compris dans la gauche extrême, au vu des propos tenus par Thomas Legrand face à ses interlocuteurs. Il n’est pas possible en effet, du moins dans une démocratie, d’occulter, de contourner ou de minimiser avec succès ce qui relève de l’évidence pour tous : en l’occurrence, la partialité assumée de journalistes payés par nos impôts. C’est le syndrome bien connu de « l’éléphant dans la pièce » (en l’occurrence, plusieurs éléphants socialistes) : à savoir le fait majeur en cause que l’on s’efforce de masquer mais qui se paie d’une rapide disqualification. Comme l’a fort bien résumé un post sur « X » : Monsieur Legrand, tout le monde a vu. Ça ne sert à rien de nous dire qu’on n’a pas réellement vu ce qu’on a vu. On a vu ».
Cette force impérieuse (et rassurante) de l’évidence permet de comprendre la suspension immédiate de Thomas Legrand et son rapide renoncement à son émission sur France Inter. Cet incident constitue donc un utile rappel, dans une ère de post-vérité, que ce que l’on dit a du sens et des conséquences.
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