Yascha Mounk sur la mort de Charlie Kirk : "Une guerre civile culturelle déchire les élites américaines"
En quelques heures, l’événement est devenu un symbole de la progression de la violence politique aux Etats-Unis. Charlie Kirk, influenceur ultra-conservateur, a été assassiné ce mercredi 10 septembre alors qu’il participait à un débat sur le campus de l’Utah Valley University. Il était en train de parler des violences par armes à feu quand une balle l’a touché à la gorge. Un suspect a été interpellé après plus de vingt-quatre heures de traque, a affirmé Donald Trump ce vendredi sur Fox News. Sidérée, l’Amérique tente de prendre la mesure d’un événement condamné par l’ensemble de la classe politique. Et s’inquiète d’un risque de spirale. "Alors que la violence s’abat sur le pays et que le prix à payer pour s’exprimer politiquement ne cesse de croître, nous sommes confrontés à quelque chose d’encore plus effrayant, tant pour l’individu que pour notre culture politique : le veto de l’assassin", a peu après écrit le politologue Yascha Mounk dans sa newsletter Persuasion. Il revient sur cet assassinat pour L’Express.
L’Express : Vous avez réagi immédiatement après le meurtre de Charlie Kirk dans votre newsletter. Que vous inspire cet assassinat ?
Yascha Mounk : J’ai peur de ce qui pourrait arriver ensuite, du sort réservé aux figures comme Charlie Kirk qui privilégient la bataille des idées plutôt que celle des poings. Je ne le connaissais pas personnellement. Je ne le suivais qu’à travers les extraits très présents sur les réseaux sociaux. Je ne partageais pas beaucoup de valeurs politiques avec lui mais il était opposé de manière très claire à l’extrême droite, aux racistes, aux antisémites. Il encourageait les jeunes à débattre. Toute sa présence publique consistait à aller dans des lieux hostiles à ses idées pour y mener un combat politique par les mots. Il menait ses combats de manière appropriée : en cherchant à débattre, à combattre, à persuader. Même si j’avais des désaccords profonds avec lui, c’est quelque chose qu’il faut beaucoup apprécier.
Dans votre newsletter, vous évoquez le risque de l’arrivée d’un "veto de l’assassin", aux Etats-Unis, employé par des militants pour faire taire des adversaires politiques. Est-ce une nouveauté ?
Il y a des périodes dans lesquelles la violence politique est manifeste. On a eu des périodes comme ça dans les années soixante aux Etats-Unis avec le meurtre notamment de Martin Luther King et Bobby Kennedy. Il me semble qu’on est en train d’entrer dans une période similaire maintenant. Il y a eu la tentative d’assassiner Donald Trump l’année dernière, le meurtre du meurtre de Brian Thompson, le PDG d’Healthcare United, le meurtre d’une politicienne démocrate au Minnesota, il y a quelques mois. Et maintenant le meurtre public, choquant et violent, de cet influenceur de droite. Ma peur, qui est celle de beaucoup de politologues, est que chaque acte de violence semble justifier et normaliser ces méthodes dans la sphère politique. Je crains que l’on doive s’attendre à d’autres tragédies dans les mois et années à venir.
Cette violence a déjà existé aux Etats-Unis, mais aussi en Europe. Regardez l’essor des attentats anarchistes, au début du siècle dernier. Regardez l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand, qui a provoqué la Première Guerre mondiale. La violence politique revient dans les moments de grande polarisation. Lorsqu’une partie de la population pense que les questions politiques sont existentielles et qu’elles justifient donc toutes les formes de résistance. Mais ces événements sont d’autant plus insoutenables qu’ils paraissent un peu aléatoires. Il est difficile de comprendre pourquoi, dans les années soixante, les assassinats politiques se sont multipliés aux Etats-Unis.
La veille de l’assassinat de Kirk, un sondage de la Fondation for Individual Rights and Expression, groupe de défense des libertés civiles, montrait que 34 % des étudiants américains disent soutenir une certaine dose de violence pour arrêter un discours sur leur campus. Depuis 2021, ce pourcentage a augmenté de dix points. Comment l’expliquer ?
Oui, on voit ça dans les universités : plusieurs sondages montrent qu’une grande partie des étudiants, même dans les établissements les plus prestigieux du pays, justifient l’utilisation de la violence pour empêcher les extrémistes de parler. Le problème est que la définition de ce qui est ou non un extrémiste va toujours être subjective. C’est l’esprit du mouvement "antifa" : on se donne le droit d’utiliser la violence contre les fascistes et de définir qui est ou non un fasciste. A terme, on finit par justifier toute forme de violence contre chaque personne qui a des valeurs politiques un peu différentes. Il y a une faillite de la culture politique américaine qui est liée en grande partie aux politiciens irresponsables qui diabolisent leurs opposants, mais aussi aux universités, à la pédagogie, à l’école américaine. Le système scolaire n’a pas assez parlé de l’importance de tolérer les différences de valeur.
Vous évoquez le fait que la violence physique devient pour beaucoup une option dans le débat politique. Un événement comme l’assaut du Capitole par des militants pro-Trump, le 6 janvier 2021, peut-il cristalliser ce basculement ?
C’est évidemment un point d’étape majeur dans une escalade qui existe déjà depuis longtemps. Certaines violences issues de groupes "antifa" dans les années 2010 ont aussi participé à cette augmentation. L’assaut du Capitole - d’une évidente plus grande ampleur - a certainement joué un rôle important dans cette augmentation. Ces événements doivent être intégrés à une lecture plus globale, à un système qu’on appelle "Tit-for-tat" en relations internationales. Quand l’ordre politique disparaît, c’est la logique naturelle des choses. C’est quelque chose qu’avait déjà reconnu Thomas Hobbes dans le Léviathan. Pour Hobbes, à "l’état de nature", la vie de l’homme est "solitaire, pauvre, désagréable, brutale et courte". Pas parce que je suis mauvais, mais parce que, me sachant vulnérable, je prendrai une arme pour me défendre. Si mon voisin voit que je m’arme, il va penser que je songe peut-être à l’attaquer le lendemain. La logique d’escalade peut très vite s’emballer.
Un moment précis peut donc difficilement être isolé. Les études de science politique sur les pays qui ont basculé dans la guerre civile montrent que peu de gens justifient la violence en niant la valeur de leurs adversaires. Cela commence toujours par le sentiment d’une menace venue du "camp d’en face" ("Ils pensent que nous ne valons rien"). Les réseaux sociaux ont un rôle déterminant dans ce contexte. Ils permettent le "nutpicking", c’est-à-dire de regarder les gens les plus fous, en prétendant qu’ils sont représentatifs du camp politique adverse. En 2022, une étude de l’organisation Destin commun a mesuré les écarts de perception entre démocrates et républicains sur l’enseignement de l’histoire. Elle montrait que beaucoup de démocrates pensaient que la majorité des républicains refusent que l’histoire de l’esclavage soit enseignée à l’école. A l’inverse, les républicains soutenaient qu’une majorité de démocrates ne considèrent pas George Washington comme un héros. En réalité, ces deux assertions sont fausses et facilitent la perception de l’adversaire comme ennemi mortel.
Interrogé dans le New York Times, l’ancien chef des républicains à la Chambre des représentants, Newt Gingrich, évoque une "guerre civile culturelle" aux Etats-Unis. Pensez-vous qu’il ait raison ?
Je parlerais d’une guerre civile culturelle des élites américaines. Elles sont extrêmement polarisées. Quand le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom, a invité Charlie Kirk dans son podcast, il a été traité de traître par beaucoup de progressistes. Comme si un catholique devenait ami avec un protestant en Irlande du Nord. Dans le même temps, je vois que, surtout sur le thème culturel, une majorité d’Américains ont des positions plus que raisonnables et centristes. Une grande partie des républicains veut une interdiction stricte de l’avortement, quand en face, une partie des démocrates défendent un droit à l’avortement sans aucune limite. Une réglementation qui permet à une femme du Colorado de se présenter auprès d’un docteur à 6 mois de grossesse et de recourir à un avortement sans raison donnée. La grande majorité des Américains préféreraient un règlement plus similaire à ce qui est en vigueur en France ou en Allemagne, où on a bien le droit à l’avortement pendant le premier trimestre, mais où des strictes restrictions sont en vigueur après une certaine période. Sur la question culturelle, une grande partie de l’élite américaine n’est pas au même point que la majorité des électeurs.
Les deux partis politiques sont en train de perdre le peu de consensus qui subsistait. Dans les sondages, de plus en plus d’Américains se déclarent "indépendants", et non plus républicains ou démocrates. Ces partis deviennent de plus en plus extrêmes, et dominent donc un système qui ne représente plus la volonté du peuple. A cela s’ajoute un problème majeur : dans un pays de plus de 300 millions de personnes, la proportion d’extrémistes qui voit ses adversaires politiques comme un danger absolu pour leur vie, leur famille, leur communauté et est prête à recourir à la violence est proportionnellement plus grande qu’en Europe. Mais ce serait une erreur de penser que c’est représentatif de l’Américain moyen.
Comment expliquez-vous la progression de cette mentalité "œil pour œil, dent pour dent" ?
La majorité des Américains ne se sont pas réjouis des actes de violence politique. Mais il y a des espaces où le sentiment dominant est une justification, parfois une célébration de ces actes violents. On a vu ça après le meurtre du dirigeant de l’assurance de santé UnitedHealthcare, Brian Thompson, à New York, le 4 décembre 2024. Son meurtrier, Luigi Mangione, avait été célébré comme une sorte de Robin des bois, de héros du peuple. Ces dernières semaines, des rumeurs circulaient selon lesquelles un grand projet hollywoodien allait lui consacrer un biopic. Des poches d’utilisateurs de Bluesky le traitent comme un héros. De la même manière, il y a l’instinct de dire que parce que Charlie Kirk défendait le droit aux armes, tant pis, c’est un peu de sa faute. Ce n’est pas le sentiment majoritaire des progressistes américains, mais c’est certainement un sentiment qui n’est pas difficile à voir, même chez des politiciens, des figures politiques dans certains espaces. Un élément fondamental de la politique est de reconnaître les qualités humaines et les vertus de nos opposants. Même si, sur le plan politique, il est logique de regarder Kirk comme un opposant, je préfère beaucoup que Charlie Kirk soit un héros politique que Luigi Mangione.
Pensez-vous que la spirale de violence puisse s’aggraver ?
La violence est nourrie par la conviction que l’opposant politique est un danger imminent pour tous les Américains. L’assassinat de figures comme Charlie Kirk donne des arguments plausibles aux gens qui disent exactement cela. L’administration Trump est dans un moment révolutionnaire. Une révolution se radicalise toujours elle-même. On pourrait aussi ajouter que dans beaucoup de cas, les opposants à la révolution politique se radicalisent aussi. J’ai peur que cette révolution culturelle des élites devienne de plus en plus extrême dans les années à venir. Qu’on arrivera peut-être à l’exporter même aux Américains moyens. J’ai des amis qui ont grandi en ex-Yougoslavie. Après la mort de Tito, beaucoup percevaient la montée des tensions. Mais la population pensait que les amitiés des deux côtés du spectre politique, les mariages mixtes, l’histoire du pays allaient les préserver. Il était inimaginable d’en arriver à se tuer les uns et les autres. Mais l’idée que des personnes qui sont encore aujourd’hui amies peuvent à la longue se voir comme des ennemis est malheureusement plausible.
