Comment convaincre le PS et LR ? Les douze travaux de Sébastien Lecornu
Un coup de fil, deux priorités. Sébastien Lecornu n’a pas encore franchi les portes de Matignon ce mercredi 10 septembre au matin, cela lui laisse quelques heures pour sonder ses futurs partenaires de jeu. Tiens, appelons Olivier Faure. A l’autre bout du combiné, le Premier secrétaire montre les muscles : aucun socialiste n’entrera dans son équipe et, sans rupture idéologique avec le macronisme, l’ancien ministre des Armées sera promis au même sort que ses prédécesseurs. Le chef du gouvernement prend note, puis précise sa méthode au socialiste : il aime faire les choses dans l’ordre. Avant de se frotter aux doléances de la gauche, il compte mettre en ordre sa frêle majorité composite.
Michel Barnier a théorisé le "socle commun", cette alliance de circonstances allant de la droite aux macronistes. Le terme est resté à l’état de concept, faute d’animation d’une coalition qui n’en est pas tout à fait une. Vingt-deux députés LR n’ont-ils pas refusé de voter la confiance en François Bayrou ? Sébastien Lecornu promet de consolider cet attelage, en lui donnant une consistance idéologique. Le chef du gouvernement souhaite s’entendre avec ses alliés sur une série de priorités dépassant la simple épreuve budgétaire. Cela tombe bien, la droite a la même requête, tant elle a été échaudée par la gouvernance brouillonne de François Bayrou.
"Puisqu’il est question de gymnastique et d’élasticité, qui mieux, au fond, que Sébastien Lecornu pour chorégraphier ce ballet qui devrait être le dernier avant que le président ne rebatte les cartes ? L’homme se tient volontairement en retrait, n’a pas la fâcheuse tendance bayrouiste à ruer dans les brancards et se veut taiseux, du moins hors des négociations imposées et des messes basses privées. La souplesse frôle parfois la PPS, la position politique de sécurité : certains anciens camarades du gouvernement s’amusaient avec un brin d’ironie, lors de réunions au sommet à l’Elysée autour du président, de voir le ministre des Armées terminer les tours de table par un laconique : "Je suis d’accord avec ce qui a été dit… Couardise ou habileté ? L’avenir, semble-t-il, a tranché. "C’est un gros malin, Sébastien, vous ne savez jamais s’il va vous la faire à l’envers mais il reste toujours sympathique", se gaussait un ancien ministre de premier plan qui apprécie sa compagnie. C’est en tout cas sur la pointe des pieds que le nouveau "PM" compte s’adresser à ses alliés : il n’y a plus de caporalisme qui tienne dans le contexte actuel, Sébastien Lecornu l’a bien compris, et il serait baroque de surjouer la fonction de chef de la majorité… Alors qu’il n’y a pas de majorité.
"Il vendrait du sable aux Bédouins"
Toutefois, sobriété ne rime pas nécessairement avec unanimité. Les voix macronistes qui se sont élevées en début de semaine, dans la coulisse, contre la nomination de Sébastien Lecornu en témoignent. L’aile gauche du camp présidentiel, représentée notamment par Yaël Braun-Pivet ou encore Richard Ferrand, s’est distinguée par quelques tirs de barrage : le Normand a beau être au gouvernement depuis huit ans, il n’en reste pas moins un ex-UMP, ex-LR, ex-sarkozyste, toujours ancré à droite. Ne s’est-il pas rendu, ce jeudi 11 septembre, dans le bureau de l’ancien président de la République pour une petite visite de courtoisie aux airs d’adoubement ?
Curieuse stratégie, à laquelle ont sans aucun doute peu goûté François Bayrou et ses troupes du MoDem, dont les relations avec Sébastien Lecornu ont toujours été ténébreuses ; tantôt neutres… tantôt très fraîches. "Sébastien, il vendrait du sable aux Bédouins… Mais avouons qu’il sait faire de la politique", disait de lui Jacqueline Gourault lorsqu’elle était sa ministre de tutelle à la Cohésion des territoires. D’aucuns attendaient donc avec une pointe d’anxiété la passation de pouvoirs entre les deux Premiers ministres, ancien et nouveau : bonne nouvelle, dans l’entourage de Sébastien Lecornu, on tient à saluer l’attitude du Béarnais et la fluidité du passage de relais. Mais avec François Bayrou, la garde ne doit jamais rester trop longtemps baissée…
Une fois le camp de base nettoyé, Sébastien Lecornu devra s’attaquer au sommet. L’équation est connue : arracher un accord de non-censure avec le Parti socialiste, tout en gardant à bord du navire ses alliés. Peut-on réunir sur un même cliché Bruno Retailleau et Boris Vallaud ? L’adversaire résolu de toute hausse des impôts - le ministre de l’Intérieur aime citer Ronald Reagan en meeting - et le héraut de la justice fiscale ? "Lecornu n’arrive pas avec une doctrine économique ferme, note un ancien pilier du gouvernement Barnier. Il est sans a priori, donc il est plus souple." Sur le papier, le Premier ministre a quelques atouts dans sa manche, dont un de taille : le voilà persuadé que le PS, comme le socle commun, n’a pas intérêt à une dissolution de l’Assemblée nationale. La formation à la rose s’exposerait aux assauts des Insoumis ; les macronistes seraient, eux, victimes de l’impopularité d’Emmanuel Macron. La peur pousse à bien des compromis.
Les grands comptes de Bercy
De plus, les grandes manœuvres budgétaires avaient commencé bien avant que Sébastien Lecornu ne soit nommé. François Bayrou était encore en poste à Matignon que Bercy planchait déjà sur une mise à contribution renforcée des plus fortunés. "Amélie de Montchalin et Eric Lombard ont travaillé sur une taxation sur des schémas fiscaux qui équivalent à de l’évasion", glisse une ministre démissionnaire. A bas bruit, une révolution culturelle s’opère chez les macronistes. Beaucoup se résignent à une hausse ciblée de la fiscalité, prix à payer pour obtenir la clémence des socialistes. Ne parlons pas d’aggiornamento… Plutôt de pragmatisme sur la seule issue de sortie à la crise politique. "Pour réussir un accord, il faudra sans doute revenir sur une partie de ce qui a structuré la politique de l’offre depuis 2017", admet un député EPR. "Tout le monde devra avaler des couleuvres", abonde un proche de Gabriel Attal.
La droite y est prête. Le patron de LR Bruno Retailleau est d’accord pour réduire l’effort budgétaire en 2026, même s’il juge "dangereux" que les économies prévues soient inférieures à 35 milliards d’euros, contre 44 annoncées par François Bayrou. "Il y aura une sorte de transaction, en tout cas de discussion" notait-il dimanche. Officiellement, le ministre de l’Intérieur récuse en revanche toute hausse de la fiscalité : "On ne réglera pas la question du redressement de la France par l’impôt", tonne-t-il devant qui veut l’entendre. Plusieurs députés LR anticipent en réalité une hausse de la fiscalité des plus fortunés, déjà prévue dans le budget de Michel Barnier. "Des mesures fiscales peuvent être acceptables si c’est un ‘one shot’ pour passer ce budget", admet un cadre du groupe LR à l’Assemblée. "Une taxation exceptionnelle des plus riches, ce n’est pas pareil que la taxe Zucman !", souligne un fidèle de Bruno Retailleau.
De l’autre côté de l’échiquier, les macronistes fantasmeraient-ils la sagesse des troupes qu’ils convoitent ? Sébastien Lecornu opère en terrain miné, tant un fossé sépare le socle commun des socialistes. La formation à la rose n’est plus une sage maison sociale-démocrate, l’empreinte idéologique de François Hollande y est mince. Sous François Bayrou, la préparation du budget pour l’année 2026 en a été le cruel révélateur : "Contrairement à nous, le PS considère que le déficit est dû à la baisse des impôts. Là-dessus, nous avons un désaccord insurmontable", notait en privé un influent ministre, peu avant la chute du Béarnais. La séquence précédant le vote de confiance a été l’occasion pour les socialistes, en plus de réclamer Matignon, d’exprimer quelques exigences en matière fiscale, dont la taxe Zucman de 2 % sur les patrimoines de plus de 100 millions d’euros, ou une refonte de la fiscalité sur les dividendes et les plus-values.
Mécontents de l’arrivée de Sébastien Lecornu rue de Varenne, les socialistes érigent désormais ces contre-propositions en doctrine. "Notre contre-budget n’a pas simplement été pensé pour passer le 8 septembre, assure le député PS Laurent Baumel. C’est une approche stratégique pour permettre au mandat d’arriver à son terme." Car, dans la vieille maison, la liste des griefs est longue comme le bras. "Chez eux, l’attachement au bilan est supérieur à la réalité démocratique", poursuit Baumel. Il est désormais question de faire ravaler leur chapeau aux macronistes. Seule la "rupture" permettra d’enrayer la censure.
Préparer les législatives anticipées
Surenchère programmatique, carcan politique. Un ministre démissionnaire qui pratique les roses depuis longtemps l’a appris à son détriment : "J’ai tenté de leur expliquer que ça servait leurs intérêts si l’on faisait le sale boulot avant 2027. Mais ils ne sont pas sensibles à l’argument, car le sale boulot serait fait avec leur aval." Au défi du jour d’après et des scrutins à venir, les socialistes scrutent de près les déclarations de leurs partenaires. Marine Tondelier, la patronne des Ecologistes, n’a-t-elle pas affirmé que la censure de Sébastien Lecornu était plus que probable ? Insoluble équation. "Chez nous, je ne suis pas sûr qu’on ait tous conscience que la non-censure est une prise de risque considérable pour le PS, s’inquiète un ancien de la maison, passé sous bannière Renaissance. Ils risquent d’être isolés au sein de la gauche, avec des conséquences immédiates aux municipales. Nous devons l’avoir à l’esprit, car il n’est pas sûr que les gestes suffisent." Et qu’importe la dissolution, les socialistes jurent ne plus en avoir peur. Un récent sondage est monté à la tête des roses. Selon l’institut Ifop, un accord PS-Place Publique-EELV-PCF permettrait à la gauche anti-mélenchoniste d’arriver dix points devant les Insoumis, à près de 19 %. "Il faut qu’on continue à préparer l’alternative, se constituer en force de gouvernement, et préparer les législatives anticipées", assure le député Philippe Brun. La préservation des alliances vaut bien quelques rigidités.
Quel casse-tête. Sébastien Lecornu n’a donc d’autre choix que de composer avec des partenaires aux positions orthogonales, pétris d’injonctions contradictoires, parfois même en leur sein. D’un côté, la gauche ne peut conclure un accord au rabais, synonyme de procès en trahison. De l’autre, Bruno Retailleau souhaite rester à Beauvau - rampe de lancement idéale en vue de 2027 - mais y faire de la figuration et adouber un budget contraire à ses convictions nourrirait le portrait d’un ministre opportuniste, à rebours de la stature d’homme d’idées qu’il a forgée. Celui qui assure être au gouvernement pour éviter l’arrivée à Matignon de la gauche ne saurait être son marchepied idéologique, foi de Vendéen ! Le bloc central, enfin, n’a guère envie de voir dilapider l’héritage politique d’Emmanuel Macron, qui est aussi le sien. A partir de quand un accord est-il plus coûteux que bénéfique ? Existe-t-il un point de convergence offrant à chaque partie une sortie honorable ? Chaque camp devra opérer des arbitrages internes. Sébastien Lecornu est réputé pour son art de la négociation, mais il n’a jamais ferraillé sur une couche de glace aussi fine. A lui d’aiguiser ses patins autant que ses arguments.
