La face cachée du développement personnel : "C'est l'apprentissage d'une forme de soumission"
"Aujourd’hui, plutôt que de partir à la conquête d’un avenir collectif, beaucoup préfèrent partir à la conquête d’eux-mêmes", analysait le sociologue Gérald Bronner lors d’un entretien accordé à L’Express. La quête du "vrai moi" serait devenue la dernière grande aventure moderne, "d’où le succès du développement personnel", expliquait-il lui. C’est justement à ce phénomène que Damien Karbovnik, sociologue et historien des religions, a décidé de consacrer un livre, Le développement personnel : nouvel opium du peuple ? (Éditions des Équateurs), le fruit de centaines d’entretiens et de 15 ans de recherche et de terrain.
Premier constat, le développement personnel peut se nicher partout : dans le sport, les médecines alternatives ou encore l’ésotérisme… tant que l’objectif est de promettre l’amélioration de soi et le bonheur grâce à un chemin visant à découvrir ses "potentialités cachées". Deuxième constat : le secteur est en plein essor avec 71 millions d’euros de chiffre d’affaires rien que pour les livres en France en 2022, selon une enquête de 60 millions de consommateurs, et 1 500 milliards de dollars pour le marché mondial du bien-être en 2021, d’après le cabinet McKinsey.
Pourquoi un tel succès ? C’est ce que tente d’expliquer Damien Karbovnik, qui décrypte aussi bien les mécanismes du développement personnel que ses dérives, avec notamment les manipulations des différents praticiens, coachs et autres chamans. Il pointe aussi les tentatives de légitimation par la production d’études scientifiques biaisées. Il révèle, enfin, un paradoxe saisissant : si ce secteur tire son succès de sa critique de notre société moderne, il en est pourtant le parfait produit.
L’Express : Votre définition du développement personnel englobe des pratiques qui semblent n’avoir rien à voir. Coaching d’entreprises, astrologie, reiki… De quoi parle-t-on ?
Damien Karbovnik : Le développement personnel est l’ensemble des pratiques et des discours qui nous promettent de réaliser notre "plein potentiel." Il s’agit d’éléments de langage autour d’une idée commune, celle que nous ne serions pas des êtres aboutis et que si nous ne sommes pas heureux, c’est parce qu’il nous manque quelque chose. La solution serait de "travailler sur soi", car la clef du bonheur est en nous. Le programme est toujours le même : dépasser les limites apparentes de notre condition humaine moderne, qu’elles soient physiques, psychologiques ou spirituelles. À partir du moment où on se trouve face à ce type de discours, il s’agit de développement personnel. C’est pourquoi ce phénomène polymorphe peut se diluer partout dans la société, même chez des personnes persuadées de ne pas le pratiquer.
Votre livre prend l’exemple de la série La Meilleure Version de moi-même, où Blanche Gardin incarne un personnage engagé dans une quête frénétique de bien-être et de pratiques ésotériques… C’est cette série qui vous a donné envie d’écrire ?
Mon livre est avant tout l’aboutissement de quinze années de recherche. Mais, oui, la série a été un déclencheur. Quand je l’ai regardée, je me suis dit : "Tout y est, tout est résumé". Je l’ai trouvée bluffante de réalisme. Bien sûr, les personnes qui sont dans ces milieux l’ont jugée caricaturale. Et ceux qui y sont extérieurs se sont moqués des pratiques décrites. Ce décalage m’a d’ailleurs frappé, révélateur selon moi d’un réel malaise autour du développement personnel dans notre société.
Vous évoquez 15 ans de recherche. Comment avez-vous enquêté sur ces milieux très variés ?
A l’origine, mon objet d’étude était l’ésotérisme contemporain. En tant que sociologue, j’avais envie de savoir ce qu’étaient devenues les personnes qui, dans les années 1960-1970, discutaient avec leurs "anges gardiens", testaient les états de conscience modifiés, la cartomancie ou l’astrologie. Mais quand je les ai rencontrés, j’ai compris que parler d’ésotérisme contemporain n’avait plus de sens. Aujourd’hui, ces phénomènes ont été absorbés par le développement personnel.
A partir de là, j’ai fait du terrain. Je suis allé dans des groupes de méditation, de yoga, j’ai testé entre autres le reiki, la réflexothérapie et j’ai mené de nombreux entretiens. Je suis assez fier d’avoir pu suivre une quinzaine de personnes sur une dizaine d’années. Cela me donne un recul intéressant, alors que nous avons rarement le temps de mener des études longitudinales en sociologie. C’est aussi ce qui me permet de dire qu’il s’agit d’un phénomène qui s’inscrit dans la durée.
A qui le développement personnel s’adresse-t-il ? Aux personnes fragiles, à celles en quête de sens ?
Contrairement au cliché de "la femme quadragénaire cadre sup", le développement personnel touche un public très large : des jeunes adeptes de cartomancie sur TikTok aux adhérents des salles de musculation qui veulent "réaliser leur potentiel" en se "reconnectant à leur corps" et en améliorant leur musculature. Il peut y avoir des fragilités, car ceux qui s’engagent dans cette dynamique ne se suffisent pas à eux-mêmes. Ils se sentent incomplets, ont envie de plus et de mieux. Leur point commun est une volonté de donner du sens à leur existence, et donc de donner du sens aux difficultés qu’ils rencontrent. Les ruptures amoureuses sont le déclencheur le plus commun.
Vous affirmez que le développement personnel est une critique de la modernité et une réponse face à la perte de sens dans la société. C’est la raison pour laquelle vous le qualifiez de nouvel opium du peuple ?
L’une des choses qui me fascine est le double discours pervers du développement personnel. Il y a d’un côté une lecture critique de la société moderne qui peut être intéressante. De l’autre, on occulte complètement que ce discours critique émane de la modernité. C’est exactement ce que décrivait Marx sur la religion : c’est "le soupir de la créature opprimée", qui nous promet de naître enfin "achevés" alors qu’il nous maintient dans notre condition. Cela dénonce quelque chose tout en le justifiant. Concrètement, cela consiste à dire : "Si la vie est injuste, c’est parce que tu ne fais pas ce qu’il faut".
Le développement personnel est à la fois la solution et une anesthésie sociale. Parce que s’il critique la société, il ne veut pas tellement essayer de la changer. C’est l’individu qui doit fournir un effort et travailler sur lui pour trouver sa place. Disons-le clairement, c’est aussi l’apprentissage d’une forme de soumission. Et à partir du moment où le développement personnel est utilisé dans un contexte professionnel ou politique, cela devient inquiétant.
Dans mon livre, j’évoque The Office, une série brillante dans laquelle on ne parle jamais de développement personnel, mais où toutes les techniques utilisées en relèvent. Le personnage de Michael Scott incarne cette génération de managers qui ont compris que les gens ne se définissent plus par leur travail et qu’on ne peut plus gérer le personnel comme avant. Faute de pouvoir ou de vouloir augmenter les salaires et améliorer les conditions de travail, on essaie alors d’être "cool", "bienveillant", de faire du team building… Bref, on fait du vide. Le développement personnel sert à "graisser les rouages", et aussi à dire aux employés que s’ils ne sont pas contents, c’est sans doute qu’ils ne sont pas en paix avec eux-mêmes et qu’il faut faire "un exercice de centrage tous les matins avant d’aller travailler". Il existe beaucoup de vrais Michael Scott.
Le développement personnel tente également de se crédibiliser sur le terrain scientifique, grâce à des études parfois biaisées…
Le problème fondamental du développement personnel est qu’il est profondément subjectif. Il est donc dans une quête permanente de légitimation qui peut passer par des études scientifiques plus ou moins sérieuses. L’application Petit Bambou (11 millions d’utilisateurs), revendique par exemple les "nombreux bienfaits scientifiquement prouvés" de la méditation. Or, deux méta-analyses que je cite dans mon livre ont notamment démontré que ces travaux ne s’intéressent qu’aux effets positifs de la méditation et occultent les effets négatifs. C’est un biais majeur, car il en existe.
Lors de mes entretiens, j’ai posé la question de l’efficacité de la méditation à des pratiquants. Un jour, l’un d’eux m’a confié : "Ça ne m’apporte rien, au contraire, plus je médite, plus j’angoisse. Mais c’est un tabou dans ce milieu".
Cette quête de crédibilité passe aussi par l’université, où il existe des formations en "leadership vibratoire" ou en "pédagogie quantique". Cette institutionnalisation ne risque-t-elle pas de brouiller les repères ?
La plupart des universités proposent aujourd’hui ce type de formations sous forme de DU (NDLR : diplôme universitaire, non accrédité par l'Etat). La raison est simple : cela génère de l’argent. Bien qu’il s’agisse de démarches isolées d’enseignants et non pas d’une politique nationale, il est évident que faire un DU de sophrologie dans une université donne du crédit. Cela suggère une reconnaissance académique, ce qui brouille les pistes, même pour ses pratiquants parmi lesquels certains y voient une récupération par "le système".
Faut-il réguler ce secteur, voire interdire certaines pratiques ?
Réguler ne servirait à rien. Imaginons qu’on crée le titre d’astrologue professionnel et une instance officielle : n’importe qui pourra inventer demain un nouveau courant de "cartographe spiritualiste" afin d’y échapper. Et si cela fait du bien aux gens, pourquoi vouloir l’interdire ?
Votre réponse n’est-elle pas un peu cynique, alors qu’il existe de nombreuses dérives - que vous dénoncez d’ailleurs dans votre livre ?
Les dérives sont bien réelles. Car pour que le développement personnel fonctionne, il faut que la représentation du monde du thérapeute soit en accord avec celle du patient. Cela peut s’avérer dangereux quand le praticien tente d’imposer sa vision et sa lecture du monde. Il peut alors instaurer un phénomène d’emprise et de glissement du réel. Il y a aussi des phénomènes d’addiction, qui peuvent se révéler très coûteux financièrement.
Néanmoins, je crois aussi beaucoup à l’autorégulation. Car les médiateurs (coachs, professeurs, etc.) promettent des bienfaits qu’ils ne peuvent pas garantir. Les clients qui n’obtiennent pas ce qu’ils cherchent finissent par s’en aller. D’ailleurs, très peu de médiateurs conservent la même clientèle toute leur vie. Il ne faut pas mépriser les personnes qui pratiquent le développement personnel, ni sous-estimer leur intelligence.
