"Palmer dans le rouge" : un grand cru de Manu Larcenet, un scénario génial de René Pétillon
Quand René Pétillon, en 1974, crée dans Pilote son personnage de Jack Palmer, pensait-il au château Palmer, ce 3e Grand Cru Classé du Médoc depuis 1855 ? C’est possible. Difficile de lui poser la question car ça fait exactement sept ans que Pétillon passe des jours tranquilles au creux de notre souvenir éternel, là où ils n’ont pas Internet, pas l’IA, pas Donald Trump. Il paraît qu’il est heureux de nous avoir, nous, ses fans, morts de rire avec son détective privé de tout, sa gabardine jusqu’aux chevilles, son chapeau de pêcheur de crevettes guatémaltèques. On dirait quand même qu’il pense à nous. Sinon, il n’aurait pas sorti ce scénario de derrière les fagots, et ne l’aurait pas envoyé à Manu Larcenet pour qu’il en fasse un album. Posthume.
Ça n’est pas faire offense à l’illustrateur de La Route de supposer que la réception du scénario de Pétillon, Palmer dans le rouge (Dargaud), a dû lui changer les idées ; je ne suis pas loin de penser que ça lui a fait comme un retour à la terre des bonnes poilades du temps des Superhéros injustement méconnus. Et je ne serais pas surpris d’apprendre que Pétillon l’a fait pour ça : remonter le moral de celui qui vient de passer près de deux ans à illustrer l’épopée d’un homme et de son fils à travers le monde dévasté par un genre de feu nucléaire.
Jack Palmer a déroulé du câble. Après avoir enquêté dans le milieu indépendantiste corse, celui des paradis fiscaux, des femmes voilées méconnaissables, de l’art contemporain breton, de la haute couture et de l’encore plus haute gastronomie française, le voilà appelé au chevet d’un vignoble bordelais, pas vraiment Médoc mais pas loin, vraiment au bord du Médoc, l’invendable Grolo-Laglotte. Mission lui est confiée de retrouver la jeune héritière du domaine, soudainement disparue alors que son fiancé, un jeune blondinet californien, bourré aux as, débarque avec sa bague de fiançailles et son plan de restructuration du vignoble en déroute.
Le génie de Pétillon
Le talent… bon, maintenant qu’il est mort, je peux dire le génie de Pétillon, c’est l’usage du cliché à double fond, à second degré, c’est le couteau sans manche de la critique sociale, la savonnette de la bonne conscience, l’introuvable correction politique, l’effondrement permanent de la part des choses, la connerie merveilleuse, la finesse ridicule, et tout ça, j’en parle en connaissance de cause, je viens tout juste de finir de corriger mon prochain livre sur l’histoire de Piedra Sagrada, un vin chilien rescapé de la dictature de Pinochet, tout ça, disais-je, avec un verre à portée de main, de lèvres avides, de narines frémissantes. Un vin que Dora aurait tellement aimé partager avec Pétillon, et moi donc, c’est con la mort.
Il faut boire, je le dis tout le temps, boire tant qu’il est encore temps, boire avant de devenir liquide. C’est ce que donne envie de faire Palmer dans le rouge, malgré et grâce à la bêtise dévoilée des gens du cru. Malgré et grâce à notre ahuri préféré, Jack Palmer, pompette à mort, de retour du XXIIIe Salon vinicole de Coursensac, à bord de sa bagnole assurée plein pot chez Avis, sa façon irrésistible de partir dans le décor en défonçant les pieds de vigne du Bourdon-Lafoulée, Grand Cru Classé, "un des seigneurs du Médoc", mais le vrai, pas celui en bordure. Quel régal ! Adorables salauds de riches.
Le dessin de Larcenet ? Je ne vais pas attendre qu’il soit mort pour lui déclarer ma flamme. Alors, bien que je n’aime pas partager mes petits secrets, je relèverais quand même les pages 24-25, le dîner au Restaurant du Médoc : Jack Parker face à Ange Leoni, le maître de chai du domaine de Grolo-Laglotte, devisant sur les "vins bizarres" du Bordelais tandis qu’en arrière-plan, passent de case en case, des Daumier plus ou moins loufoques, presque tous avinés. Je m’en frotte les yeux, comme devant certains westerns à très gros budget, quand je repère en arrière-plan, très loin au fond du saloon, un figurant d’une justesse impensable.
Christophe Donner, écrivain
