Course au profit, personnel sous pression… Cette inquiétante étude sur la sécurité aérienne en Europe
Une étude menée par l’Université de Gand en Belgique alerte sur un constat inquiétant : la recherche du profit au sein des compagnies aériennes européennes a "systématiquement affaibli" la sécurité. Pilotes et personnel de cabine travaillent dans des conditions de plus en plus risquées et se sentent souvent incapables de contester les décisions de la direction, reprend le média britannique The Guardian. L’enquête, qui a interrogé 6 900 travailleurs, révèle que de nombreux pilotes et membres du personnel de cabine se sentent de plus en plus contraints de travailler de longues heures et de dissimuler leurs signes de fatigue au détriment de la sécurité.
Avec la reprise du trafic après la pandémie du Covid-19 et la domination croissante des compagnies low-cost, ces équipages disposent de moins de temps pour se reposer entre les vols, avec des conditions de travail moins bonnes. Par ailleurs, les membres du personnel dénoncent un conflit entre leurs responsabilités commerciales et leur rôle de garants de la sécurité : vendre des parfums ou de l’alcool à bord est devenu une obligation pour certains, alors que leur mission première reste d’assurer la sécurité des passagers. Résultat : 42 % estiment que la planification l’emporte sur la sécurité, et près d’un tiers des pilotes et la moitié du personnel de cabine hésite parfois à se déclarer inaptes à voler.
Or, beaucoup d’employés épuisés se sentent trop intimidés pour contester les pratiques de la direction. Interrogés sur leur capacité à s’opposer à des décisions potentiellement dangereuses, plus de la moitié des répondants ont indiqué ne pas se sentir capables de "modifier les instructions" de leur chefferie en raison d’objections liées à la sécurité. Cette situation marque une détérioration majeure par rapport à 2014, date de la précédente étude de l’Université de Gand, qui révélait que 82 % des pilotes se sentaient capables de modifier les instructions. La tendance est donc claire : le personnel se sent désormais plus contraint, ce qui accentue les risques liés à la fatigue.
"Un modèle de fromage suisse"
Ce constat s’accompagne d’un changement générationnel : les pilotes expérimentés ont quitté le secteur, remplacés par des travailleurs plus jeunes et moins coûteux, souvent engagés via des contrats précaires. Ces derniers sont plus susceptibles d’accepter des conditions de travail difficiles, réduisant leur marge de manœuvre face à des décisions potentiellement dangereuses. Dans certains pays d’Europe de l’Est, comme la Pologne, la République tchèque ou la Hongrie, plus de la moitié des équipages sont concernés.
En guise de métaphore de ces problématiques, les chercheurs parlent d’un "modèle de fromage suisse" : pour des raisons financières, les couches de sécurité sont "perforées", laissant la prévention des accidents dépendre du hasard. Une majorité du personnel se sent également déshumanisé et peu valorisé : 68 % des équipages jugent leur santé mentale insuffisante, et 78 % assurent se sentir traités comme de simples numéros. Certains témoignages évoquent une culture d’entreprise "toxique", où la peur domine, avec des pressions constantes et des licenciements arbitraires.
Un impact "négatif" sur les normes de sécurité
Les auteurs de l’étude, Yves Jorens et Lien Valcke, tirent la sonnette d’alarme sur les dangers de cette logique de rendement permanent : "La transition vers des responsabilités commerciales en vol dilue la nature axée sur la sécurité du travail du personnel, générant tensions psychosociales et ambiguïtés juridiques. Si ces pressions commerciales peuvent paraître attractives pour les compagnies, elles pèsent lourdement sur le bien-être des employés, compromettent les normes de sécurité et fragilisent l’intégrité professionnelle."
Cette situation est aggravée par l’intensification du travail liée à la numérisation, à l’automatisation et à l’augmentation du nombre de passagers, qui laisse aux équipages moins de temps pour accomplir correctement leurs tâches. Ainsi, les chercheurs insistent sur la nécessité de renforcer les règles et de sécuriser les contrats, afin de protéger les salariés tout en préservant l’avantage historique de l’Europe en matière de sécurité aérienne. L’enjeu est clair : garantir un ciel européen sûr, non seulement pour les passagers, mais aussi pour ceux qui en assurent le fonctionnement quotidien.
