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Октябрь
2025

Jean-Paul Sartre sur la Ve République en 1958 : "Non à la Constitution du mépris"

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Dans L’Express du 11 septembre 1958

La Constitution du mépris

On nous a dit que nous allons voter : on nous ment. Arrachons le tissu de grands mots qui couvrent un crime : le 28 septembre ne sera pas un jour d’élection, mais de violence. Et la violence, c’est nous qui la subissons.

D’abord, qui a proposé ce plébiscite ? Personne. On l’impose à la nation souveraine, il fondra sur nous comme un voleur. Et n’espérons pas nous en tirer par le silence : s’abstenir, c’est voter à l’aveugle pour une majorité, quelle qu’elle soit.

J’entends bien qu’on n’aura pas, en France du moins, le droit de regard sur notre bulletin. Après ? Il y a d’autres contraintes, d’autres truquages. La liberté d’un vote serait hasardeuse si elle n’était défendue que par un isoloir. En fait, ce sont les institutions, d’ordinaire, qui la garantissent. Et les mœurs. Le retour périodique des consultations électorales protège le citoyen contre l’incertitude et la précipitation. La pluralité des partis oblige chacun d’eux à expliquer son programme, inlassablement. Bref, l’électeur donne son avis dans les formes reçues, il a ses points de repère, ses habitudes, la nouveauté ne le désoriente pas tant qu’elle se manifeste dans, le cadre de la tradition politique. Mais notre Référendum, lui, jouit du charme douteux des impromptus. Le rapport du neuf à l’ancien s’est renversé. On a commencé par piétiner nos institutions, rien n’en reste que des miettes ; et puis l’on nous propose cette vieillerie, une charte royale.

L’électeur, égaré dans le no man’s land qui sépare la république défunte de la future monarchie, doit décider seul et sans recours. C’est tout ou rien ; tout : le roi Charles XI. Rien : le retour à cette IVe dont personne ne veut plus. J’accepterai toutes les exigences du général de Gaulle ou je retomberai dans le néant. N’y a-t-il pas d’autre solution ? "Je ne veux pas le savoir, répond le prétendant. Vous adoptez la mienne ou je m’en vais." Une sournoise propagande nous égare à dessein par le jeu des assimilations : le personnel de la défunte IVe vous écœure, donc vous avez en horreur la démocratie, donc vous voulez la monarchie gaulliste.

Ce trône qu’on a volé au Louvre

On dira que le régime était pourri, qu’une chiquenaude a suffi pour le réduire en poudre, que notre tâche la plus urgente est de constituer un Etat. Je ne le nie pas. Mais à la faveur d’un raisonnement sensé, on nous demande simplement de légaliser un coup de force. Et, certes, il y a des cas où c’est une précaution nécessaire que de transformer la force en droit : un gouvernement révolutionnaire, et porté par la masse au pouvoir, dégénère en tyrannie s’il ne cède le pas au plus vite à une Constituante régulièrement élue. Mais qui parle de Constituante aujourd’hui ? C’est que le général de Gaulle n’est rien moins que l’élu des messes. Appellera-t-on favori du peuple ce candidat qui renonce à sa tournée électorale par crainte des troubles qu’elle susciterait ? La preuve en a été faite le 4 de ce mois : il peut parler à la Radio, à la Télévision, devant une assemblée ; sur la place publique, jamais. A moins de compter pour rien les morts et les blessés. Non : son gouvernement n’est pas issu d’une révolution ; tout juste un pronunciamiento. Ni le silence d’une presse qui s’est ruée dans la servitude avant même qu’on ait rien demandé, ni la bonhomie provisoire des officiels, ni les circonlocutions des diplomates étrangers, ne nous feront oublier que le général de Gaulle a été porté au pouvoir par les colonels d’Alger.

Il ne l’oublie pas lui-même. En souffre-t-il ? Je l’espère. En tout cas, il s’empresse de nous faire sanctionner l’illégalité. Tant que nous n’aurons pas dit oui, quel que puisse être son prestige, il règne par la force. Par la force des autres - c’est bien le pire. Et par la faiblesse de nos représentants élus. Ce trône qu’on a volé au Louvre pour l’y faire asseoir, rien ne sera fait tant que nous ne le lui aurons pas donné par amour. Et voici la duperie ; le pouvoir, même usurpé, a toujours l’apparence de la légalité ; il suffit que le désordre reflue, surtout s’il est majestueux, pour qu’on le confonde avec l’ordre. De nombreux Français s’y trompent ; le paternalisme benoit de la Constitution achèvera de les égarer. Voter Oui, leur semble-t-il, c’est voter pour l’ordre moral ; et le Non nous plongerait dans l’anarchie. Quand il n’y aurait que cela, le plébiscite serait une escroquerie : on nous promet le retour au calme, à la discipline, à la tradition, pour que nous donnions nos suffrages aux émeutiers d’Alger. Ne nous y trompons pas ; tous les plébiscites du monde ne peuvent empêcher un coup de force d’être et de rester un désordre. La caque sent le hareng : le régime gaulliste sentira jusqu’à sa fin et dans, toutes ses manifestations l’arbitraire et la violence dont il est issu.

L’opposant, citoyen de deuxième classe

J’ai dit que nous voterions sans contrainte - mais ce n’est vrai qu’à moitié. Le corps électoral est un tout indivisible ; quand la gangrène s’y met, elle s’étend à l’instant même à tous les électeurs. Qu’un suffrage soit arraché de force, tous les autres sont forcés. Qui osera prétendre à présent que les musulmans en Algérie voteront librement et qu’ils réclameront leur indépendance à la face de 500 000 soldats dont l’office est de les empêcher de la prendre ?

Le plaidoyer de Jean-Paul Sartre contre la Constitution de la Ve République dans L’Express du 11 septembre 1958.

L’appoint des suffrages arrachés aux musulmans donne à chaque Oui de la Métropole une efficacité supplémentaire, ôte à chaque Non un peu de son pouvoir. A l’instant où son bulletin tombe au fond de l’urne, l’opposant devient citoyen de deuxième classe. Son refus n’a pas la même valeur que l’acquiescement du voisin.

Pour achever de brouiller les cartes, on amalgame deux plébiscites distincts. Les peuples d’Afrique, en effet, se soucient fort peu des rapports de l’exécutif et du législatif dans la nouvelle Constitution. L’électeur noir veut l’indépendance, mais il se demande si les ressources et le développement économique de son pays lui permettent de se passer de notre soutien. Voilà son unique affaire et son vote dépendra de la réponse qu’il se donnera…

Et c’est ainsi qu’un OUI dont le sens à Madagascar est l’autonomie interne et l’acheminement progressif vers la liberté viendra signifier à Paris la mise en tutelle du peuple français et diminuer encore l’efficacité des NON. Cette violence sournoise choisit ses victimes : seuls les démocrates en pâtiront.

Le grignotement des voix se produit dans la Métropole même. L’équivoque est telle qu’on ne sait pas au juste pour ou contre quoi l’on vote, pour ou contre qui. Au premier regard, cette charte est un portrait. Le portrait de l’artiste par lui-même. Ce prince-président qui règne et qui n’est responsable que devant Dieu, qui est-ce, sinon de Gaulle en personne ? Peut-on croire un instant qu’il sera l’élu de la nation ? Tiendra-t-il ses pouvoirs du peuple souverain ? Jamais de la vie. Il est déjà en place el il a choisi pour électeurs ses partisans ; c’est dire que l’élection n’est qu’une cérémonie. Qui donc alors le porte sur le trône ? Eh bien ! C’est la France elle-même - abstraction faite bien entendu de tous ses habitants. Cette entité rigide et sévère, invisible à tous, ne daigne pas, dans la solitude, de lui parler à l’oreille. La preuve ? Jeudi dernier, le général de Gaulle n’avait pas encore été plébiscité. L’intrigue et la peur seules l’avaient fait ministre ; pourtant nous l’avons entendu, dans une allocution surprenante, exhorter les Français au nom de la France à voter la Constitution. Tout est là : la France a déjà approuvé le choix gaulliste ; notre devoir est tracé. Si nous le refusons, la France souffrira et nous serons des méchants. Si nous l’acceptons, la France va sourire et l’on nous invitera peut-être aux cérémonies officielles.

On dit qu’Ulysse seul avait la force de tendre son arc ; ainsi, le général de Gaulle a seul au monde l’orgueil nécessaire pour entrer dans le rôle de président providentiel. Je ne crois pas en Dieu, mais si dans ce plébiscite je devais choisir entre Lui et le prétendant actuel, je voterais plutôt pour Dieu : il est plus modeste. Il réclame tout notre amour et notre infini respect, mais je me suis laissé dire par des prêtres qu’il nous aimait en retour et qu’il respectait infiniment la liberté du plus misérable. Notre futur monarque, lui, exige aussi qu’on le respecte, mais je crains fort qu’il ne nous respecte pas. En un mot, Dieu a besoin des hommes et le général de Gaulle n’a pas besoin des Français.

Ou plutôt si. Il l’a dit : "J’ai grand besoin de votre confiance." Mais cette confiance, il lui suffira que nous la lui donnions une fois, une seule fois, le 28 septembre. Ce jour-là, si tout va comme il veut, nous nous confierons à l’homme qui nous manifeste la méfiance la plus soutenue et qui prétend nous faire adopter la Constitution du mépris. L’Assemblée populaire est flanquée d’un Sénat réactionnaire. Elle est privée de la faculté de choisir elle-même et dans son sein ses ministres. On lui refuse, ou presque, celle de renverser le gouvernement qu’on lui impose. On réduit la durée de ses sessions, on se réserve la licence de la dissoudre ou de la mettre en vacances sous des prétextes mal définis. Français, comprendrez-vous que c’est à nous, à nous tous, que l’on dénie tous ces droits ? Le référendum de 1958 me rappelle un mot de Marx qui remonte à cent ans : "Le suffrage universel, disait-il, n’apparut en 1848 que pour se supprimer aussitôt. "

Et voilà justement où réside équivoque. Car cette Constitution paraît de prime abord l’image intérieure et démesurée qu’un homme s’est faite de lui-même. Mais à la mieux regarder, on constate qu’elle est le résultat d’un compromis entre les forces qui ont porté cet homme au pouvoir : les féodaux d’Alger et le grand capital financier. C’est pour satisfaire les premiers qu’on donne prépondérance à la France paysanne dans le corps électoral : le paysan vote à part entière ; l’ouvrier non - mais on le dédommage en lui donnant la Légion d’honneur. C’est pour satisfaire les banques qu’on choisira les ministres hors de l’Assemblée. Il n’en pouvait être autrement : porté au pouvoir par les agrariens d’Alger, de Gaulle a truffé de banquiers ses ministères. En libérant l’exécutif du jeu parlementaire, le capital financier espère contrôler l’Etat ; ses représentants ne se contenteront plus de faire pression sur les ministres, ils seront ministres eux-mêmes. En avantageant la paysannerie, c’est-à-dire malgré tout, la part la plus réactionnaire du corps électoral, celle qui depuis douze ans soutient les dépenses, les représentants des colonels espèrent qu’ils feront élire une Chambre "introuvable" qui votera sans broncher les crédits militaires les plus élevés.

Il y a 150 ans que la France est adulte

Capitalistes parisiens, propriétaires fonciers d’Algérie : je ne dis pas que ces gens s’entendent fort bien entre eux ; tout au contraire il faut considérer le général de Gaulle comme leur champ de bataille et la Constitution comme le lieu géométrique de leurs contradictions. Reste qu’ils s’accordent sur un point : museler le peuple.

Contre ceux qui ne sont pas dupes de leurs mensonges, on use de grands moyens. Je vous le dis : ce pouvoir est né de la violence, donc il se maintiendra par la violence. Le chantage nous a donné de Gaulle, c’est le chantage qui nous le conservera.

J’accorde qu’on n’en est pas encore à nous rabattre à coups de crosse sur les urnes. Mais je dis qu’une consultation électorale n’est pas libre quand l’électeur est terrorisé. Sans ces menaces, sans ces fameux avions d’Algérie toujours prêts à prendre l’air pour lâcher sur Paris leur cargaison de paras, sans l, homme "au couteau entre les dents", la charte serait accueillie par des éclats de rire : elle est si confuse, si sotte, si naïvement réactionnaire que personne ne la prendrait au sérieux. Si la IVe est morte C’est avant tout pour s’être coupée du peuple. Croit-on s’en tirer mieux en niant le peuple tout à fait ? Elle était à l’image de la France qu’on nous prépare, la cérémonie du 4 septembre : au milieu de la place, le prince ; autour de lui, le chœur des élus ; puis derrière les barricades et le cordon de flics, très loin, le grondement du peuple qui dit "Non".

Je m’adresse à ceux qui font confiance à l’homme de juin et je leur demande : pourquoi cette charte ? Vous dites que le général de Gaulle a besoin de votre confiance ; je le conçois. Vous supposez qu’il va s’affronter aux colonels, qu’il ne peut réussir l’épreuve de force s’il n’a pas le pays derrière lui. Je peux encore le concevoir. Mais où voyez-vous que votre vote soit un mandat pour rétablir l’ordre et la paix en Algérie ? Le "Oui" que vous direz, c’est une approbation de tout ce qu’il a fait depuis le 1er juin. Donc vous approuvez la présence de M. Soustelle au ministère. Mais M. Soustelle représente quasi officiellement les Comités de salut public. Vous approuvez la promotion du général Massu. Mais le général Massu est l’un des principaux responsables du 13 mai. Pour voter contre les ultras, vous n’avez trouvé d’autres moyens que de mêler votre Oui aux leurs. Car ils diront Oui tous, n’en doutez pas. Après quoi Dieu reconnaîtra les siens. Dieu, mais pas le général de Gaulle. Comment pourra-t-il savoir si vous approuvez ou désapprouvez l’intégration, puisque, vous qui en êtes l’adversaire, vous lui faites la même réponse que ceux qui en sont les partisans ?

Tout est truqué. Si le général de Gaulle avait souhaité votre soutien pour entreprendre des réformes, une action concrète, la lutte contre certains éléments civils et militaires, il aurait commencé par annoncer son programme. Supposez qu’il ait dit : "Je veux négocier avec les rebelles" ; ou bien tout au contraire : "Je ferai la guerre jusqu’au bout" - quelle clarté ! Chacun prendrait ses responsabilités. Au lieu de cela, il nous invite à méditer sur les pouvoirs respectifs du président et d’une Assemblée qui ne sont pas encore sortis du domaine de l’imagination. La France s’enlise dans une guerre odieuse, les prix montent en flèche, l’industrie cherche des marchés. Et l’on nous propose une Constitution ! En dehors de cela : rien, le silence ou des mots à double sens que des exégètes s’empressent d’interpréter chacun à sa façon.

Non, ce n’est pas notre soutien que le général nous demande, c’est notre obéissance, sans plus. Et pourquoi donc lui obéiriez-vous ? Il y a cent cinquante ans que la France est adulte. Qu’a-t-elle besoin d’un père ? Prenez garde, nous aurons tôt fait de retomber dans les niaiseries de l’enfance ; les adultes n’y sont que trop portés.

Sur un point nous sommes d’accord…

Vous répondrez que vous savez tout cela, mais qu’il faut passer sous les fourches caudines, puisque le général de Gaulle est le seul homme qui puisse mater la rébellion d’Alger. Lui, la mater ? Quand c’est lui qui lui a donné le pouvoir et qui l’y maintient.

En France, ce gouvernement sait être autoritaire : il a déjà appris à faire charger la police sur les foules et à saisir les journaux de l’opposition. Mais pour ce qui est de l’Algérie, on chercherait en vain ce qui le distingue du ministère Bourgès-Maunoury. Si vous votiez pour de Gaulle, que lui donneriez-vous qu’il n’a déjà ? Il jouit de la toute-puissance. Pendant trois, mois, il eût pu tout faire et il n’a rien fait. Par contre, vous raffermissez le courage des ultras. Comptez sur eux pour proliférer sous cette grande ombre. Et souhaitez de n’avoir pas élu le Neguib de quelque nouveau Nasser qui tout à coup se démasquera. Tout est faux. Mensonges et violence, chantage, terreur, équivoques, tout dans ce Référendum est agence pour violer les consciences et pour dévaloriser le vote des opposants.

Si les "oui" devaient l’emporter, jugez de ce qui suivrait. Mais sans même tenir compte de l’avenir, il serait indigne de voter sous la menace. Puisque nous n’avons pu l’éviter, ce plébiscite truqué, nous n’avons qu’une réponse à faire : "Non". Mais ne tombons pas dans le dernier piège. Ne soyons pas "l’esprit qui toujours nie". On a fait exprès de nous acculer au refus pur et simple : regroupons-nous et donnons un sens à ce refus. Que notre "Non" à la monarchie signifie "Assemblée constituante". Au général de Gaulle et à ceux qui l’entourent, nous dirons : "Sur un point, nous sommes d’accord avec vous : la IVe République est morte et nous entendons bien ne pas la ressusciter. Mais ce n’est pas à vous qu’il appartient de faire la Ve République. C’est au peuple français lui-même dans sa pleine et entière souveraineté."















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