Accord UE–Mercosur : la France ne vaut-elle pas un steak ?
Le 27 novembre 2025, l’Assemblée nationale a adopté une résolution, sans valeur contraignante, à 244 voix contre 1, s’opposant à l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur. Le 16 décembre, le Sénat a pris le relais en examinant une proposition de résolution visant à demander au gouvernement de saisir la Cour de justice de l’Union européenne afin d’empêcher la ratification de cet accord. Vingt-cinq années de négociations pour en arriver à un tel rejet politique : le symbole est fort.
Cet accord vise pourtant à supprimer tout ou partie des droits de douane entre les deux zones sur des secteurs stratégiques : produits pharmaceutiques, automobiles et pièces détachées, chimie, aéronautique, plastiques, instruments optiques et médicaux. Autant de filières industrielles dans lesquelles l’Europe dispose d’un savoir-faire reconnu et d’un potentiel d’exportation aujourd’hui sous-exploité.
Sur le volet agricole, l’accord prévoit également des flux d’importations et d’exportations concernant des produits emblématiques : fromages, vins, spiritueux, produits sous indication géographique protégée, riz de Camargue, viandes ou encore huîtres. Des productions aujourd’hui pénalisées par des droits de douane élevés à l’entrée des marchés américain et chinois, alors même que les exportations européennes vers ces deux zones sont en net recul.
Le débat se cristallise toutefois sur les importations agricoles, notamment de viande bovine, porcine et de volaille. Pour en encadrer l’impact, des quotas ont été négociés. Concernant la viande bovine, ils s’élèvent à 99 000 tonnes pour l’ensemble de l’Union européenne. Un chiffre qui peut impressionner, mais qui mérite d’être remis en perspective : en France, environ 11 000 bovins sont abattus chaque jour, soit près de 4 000 tonnes quotidiennes. Rapporté à l’échelle européenne, ce quota représente l’équivalent d’un steak de 200 grammes par an et par habitant. Pour la volaille, les 180 000 tonnes prévues correspondent à environ deux filets par an et par Européen.
Ces volumes, strictement encadrés, seront par ailleurs soumis aux normes sanitaires européennes. Des clauses de réciprocité, dites « miroirs », ainsi que des audits de traçabilité sont prévus afin de garantir le respect des standards en vigueur.
Faut-il pour autant y voir une menace existentielle pour l’élevage bovin français ? Le secteur traverse indéniablement une crise profonde. Mais celle-ci ne date ni de cet accord ni de sa ratification, qui n’est d’ailleurs pas encore acquise. La France est importatrice nette de viande depuis 2012 et la balance commerciale de la filière est déficitaire depuis 2022. Les causes sont connues et largement documentées : aléas climatiques, sécheresses et inondations, épizooties, hausse des charges, sur-réglementation administrative et environnementale, complexité des installations. Autant de facteurs structurels sur lesquels l’accord UE–Mercosur n’aura, à l’évidence, qu’un impact marginal.
Au-delà du débat agricole, l’enjeu est avant tout géostratégique et industriel. L’Europe et la France restent fortement dépendantes des États-Unis pour leur défense et leur énergie, et de la Chine pour les terres rares. Cette dépendance limite considérablement leur capacité à réagir sur le terrain commercial. Washington impose ses droits de douane au gré de ses priorités politiques, tandis que Pékin inonde le marché européen de véhicules électriques, de batteries et conditionne ses échanges à des transferts de technologies. Dans les deux cas, les règles du jeu sont fixées ailleurs.
Dans ce contexte, l’Union européenne, pourtant premier partenaire commercial de la France, est en panne de croissance. La question est donc simple : où trouver de nouveaux débouchés ? L’Amérique latine apparaît comme une réponse évidente. Les pays du Mercosur partagent, eux aussi, les tensions commerciales imposées par les États-Unis. Ensemble, ils représentent un marché de 270 millions d’habitants susceptible d’offrir des perspectives à l’ensemble des filières européennes.
La France ne peut plus se contenter d’un modèle de société de consommation. Elle a besoin de plus de liberté, moins de normes et moins de fiscalité, donc moins de dépenses publiques, pour que les entrepreneurs reprennent confiance et retrouvent l’envie d’innover, de créer, d’investir, de partir à l’assaut de nouveaux marchés… C’est à cette condition seulement que la croissance pourra être retrouvée et avec elle les moyens de solder le lourd déficit que la France doit à son Etat-providence.
Une fois encore, après la mascarade du PLFSS, le débat autour de l’accord UE–Mercosur révèle les limites de notre fonctionnement politique. Le clientélisme et la vision de court terme prennent le pas sur l’analyse économique et stratégique. La démocratie se réduit alors à ses seuls mécanismes électoraux, où dire la vérité devient trop coûteux politiquement pour être assumé. Pourtant, le réel est là et il ne négocie pas.
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