Rajeunir notre peau grâce à des crèmes ? La vérité scientifique derrière les promesses de l’épigénétique
Nous devrions tous pouvoir en finir avec nos rides et nos peaux fatiguées. C’est en tout cas la promesse du "premier sérum au rétinal épigénétique au monde" lancé voilà quelques semaines par Skin Diligent, un petit laboratoire français de cosmétique. Selon Tule Park, sa cofondatrice, ce produit contribuera à "influencer positivement la création de nouvelles cellules de peau, et à rendre leur fitness aux cellules existantes". Comment ? Grâce à son action "épigénétique", qui va "optimiser l’expression génétique tout en préservant l’intégrité du génome".
De quoi, avait-elle détaillé lors d'un point presse en ligne, "réduire les marqueurs de l’inflammation, relancer l’autophagie, stimuler la production d’énergie cellulaire, protéger les cellules souches, préserver les télomères et encore réguler la communication cellulaire". Bluffant ? Peut-être - si ces assertions étaient appuyées par des études scientifiques en apportant la preuve. L’Express les a demandées au laboratoire, et les attend toujours.
En la matière, Skin Diligent n’a rien d’un pionnier, ni même d’une exception : les crèmes anti-âge "épigénétiques" fleurissent dans les rayons des parapharmacies et autres parfumeries. On trouve aussi des shampoings épigénétiques, censés "renforcer les cheveux et améliorer leur qualité", ou encore des compléments alimentaires destinés à "impacter positivement votre épigénétique". Bien plus coûteux, des centres de soins se sont aussi lancés en surfant sur cette vague...
Encore peu connue du grand public, l’épigénétique vise à étudier les mécanismes modifiant l’expression des gènes. "Au départ, il s’agissait de comprendre pourquoi, alors que toutes nos cellules ont un génome identique, certaines vont devenir des cellules de foie, de peau, ou d’os… Si elles peuvent ainsi se différencier, c’est parce que quelque chose fait que tous les gènes ne s’expriment pas en même temps dans toutes les cellules", explique Corinne Augé, professeur de génétique moléculaire et biotechnologies à l’université de Tours et autrice de L’épigénétique et le cou de la girafe (humenSciences). Ce quelque chose, ce sont des modifications chimiques complexes dites épigénétiques (littéralement, "sur le génome") qui vont venir "allumer" ou "éteindre" certains gènes, un peu à la manière d’interrupteurs.
De l'engouement à l'emballement
Si le terme a été inventé en 1942 par un biologiste britannique, Conrad Waddington, cela fait seulement une vingtaine d’années que les recherches dans ce domaine ont véritablement explosé. Au fur et à mesure qu’ils décortiquaient ces altérations aux noms exotiques (méthylation de l’ADN, compaction de la chromatine, histones, micro ARN…), les scientifiques ont peu à peu compris que l’environnement pouvait avoir un effet sur notre "épigénome", principalement pendant la période fœtale, mais aussi tout au long de la vie. Ils ont également découvert que les modifications de cet épigénome étaient impliquées dans le vieillissement. C’est ainsi que des chercheurs ont pu mettre au point de très sérieuses "horloges épigénétiques". Elles permettent de mesurer l’âge biologique, et de le comparer à l’âge calendaire pour déterminer la vitesse de vieillissement d’un individu – même si, à ce stade, elles sont surtout utilisées en recherche fondamentale, et que leur fiabilité pour une utilisation en routine sur des patients fait encore débat. Depuis peu, certains scientifiques tentent même d’apporter des modifications volontaires à différentes marques épigénétiques, dans un but thérapeutique.
"Toute cette science a généré un véritable engouement, mais aussi un peu d’emballement", euphémise Jean-Marc Lemaitre, directeur de recherche à l’Inserm. Ce spécialiste du vieillissement et de la longévité sait de quoi il parle : il a été parmi les premiers à montrer qu’il était possible de "reprogrammer" un organisme – en l’occurrence, celui de souris – pour le rajeunir. "Les animaux ont pu gagner 30 % de longévité en bonne santé, mais le plus frappant, c’était leur peau : même avec une seule reprogrammation, elle était plus épaisse, plus lisse… presque une peau de bébé !". Depuis, il travaille à appliquer ses découvertes à la peau humaine.
"Nous avons développé des ARN messagers qui vont aller modifier les marques épigénétiques de la peau, notamment celles liées au vieillissement, et les rajeunir. Nous les testons sur des cellules en culture, puis sur des explants et des modèles de peau reconstruite", raconte-t-il. Ce projet, qui fait appel à des techniques de biologie moléculaire, n’a pas été un long fleuve tranquille. Le plus compliqué jusqu’ici ? Trouver les bons "véhicules" pour transporter et diffuser les ARN messagers jusqu’au cœur des cellules de l’épiderme : "Quand nous sommes passés des cultures cellulaires aux tissus, nous nous sommes rendu compte que les préparations ne pénétraient pas suffisamment, et il a fallu faire des ajustements". Les derniers tests de laboratoire sont à présent en cours, et s’ils sont positifs, un essai clinique pilote pourra débuter chez l’homme.
"On est totalement dans le marketing"
Sept ans après le démarrage du programme, il n’est donc toujours pas au bout du chemin. Une autre start-up, aux Etats-Unis, est engagée dans un projet similaire, mais n’est, selon lui, guère plus avancée. Dans ces conditions, quel regard Jean-Marc Lemaitre porte-t-il sur ces laboratoires de cosmétique qui prétendent être déjà parvenus à rajeunir la peau grâce à l’épigénétique ? "Je ne doute pas qu’il sera un jour possible de modifier l’épigénome de la peau grâce à des petites molécules pharmaceutiques. Sur le papier, c’est tout à fait envisageable, indique-t-il. Le tester sur des cellules aussi. Mais ensuite, pour en apporter la preuve définitive, il faudra encore comparer les marques épigénétiques de biopsies de peau de patients traités et non traités".
Dans la communauté scientifique, d’autres spécialistes s’avèrent plus sévères. "Pour l’instant, on est totalement dans le marketing. Et heureusement d’ailleurs ! Imaginez qu’un produit cosmétique appliqué sur la peau puisse réellement en modifier les caractéristiques épigénétiques, sans que l’on sache très bien lesquelles d’ailleurs… On ne comprend encore pas parfaitement tous ces mécanismes, donc les conséquences seraient imprévisibles", s’agace par exemple Claire Rougeulle, directrice scientifique de l’Institut Curie.
L’analyse est à peine différente pour les cures épigénétiques, parfois présentées comme capables de ralentir le vieillissement. Comme souvent, il existe des fondements scientifiques sérieux, mais largement exagérés à des fins marketing. Puisqu'il est envisageable, au moins dans un cadre de recherche, de mesurer l’âge biologique d'un individu, des chercheurs ont tenté de savoir si un programme de prévention santé pouvait présenter un effet mesurable sur l’épigénome. Une étude pilote a été menée aux Etats-Unis, dont les résultats ont été publiés en 2023 dans la revue Ageing. Les participants ont suivi pendant huit semaines des recommandations d’hygiène de vie, basées essentiellement sur le sommeil, l’activité physique, de la relaxation et une bonne alimentation – un programme finalement pas si différent des cures proposées dans les centres anti-âge qui ont ouvert ces dernières années.
L’épigénome des sujets inclus a été analysé au début et à la fin de l’expérience : "Une réduction de l’âge biologique de 1,22 à 11 ans a été constatée", indiquent les auteurs dans leur article. Ces résultats s'avèrent toutefois très préliminaires, du fait de la toute petite taille du protocole (six femmes seulement…). "L’âge étant le principal facteur de risque de nombreuses maladies chroniques, tout l’intérêt de cette démarche est de réussir à en retarder leur survenue le plus possible", indique Jean-Marc Lemaître. Reste une question : est-il vraiment nécessaire de passer par l’épigénétique pour savoir qu’une bonne hygiène de vie est favorable à la santé ?
