"Je vais me faire virer" : pourquoi cette pensée obsède tant de salariés
Un mail. Une convocation par le service des ressources humaines. Immédiatement, on repense à ce qu’on a fait ces derniers jours : une absence non justifiée ? Un client ou un collègue qui se serait plaint ? A-t-on manqué une réunion importante ? Une formation oubliée ? Tout est passé en revue et, tandis qu’on se dirige vers le rendez-vous, une peur panique nous envahit. Regards insistants des collègues croisés : ils savent ce qui va arriver. S’adosser à un mur pour chasser cette crise d’angoisse qui empêche de respirer : "c’est sûr, je vais me faire virer. Je m’en doutais". Quand soudain surgit de nulle part la DRH : "Ça ne va pas ? Viens plus tard si tu veux. On doit vérifier les numéros de casiers et on en profite pour mettre à jour les adresses, car on a changé de fournisseur pour les tickets resto". On grommelle un "j’arrive" et, les jambes tremblantes, le souffle coupé, on la suit. Objectif : en finir au plus vite avant qu’elle ne change d’avis et avise d’un licenciement pour de bon. Une scène familière pour bien des collaborateurs : "Je rencontre quasiment tout le temps des individus qui ont peur d’être licenciés", répond Charlotte Drahy, psychologue du travail. Les causes sont multifactorielles.
Le stress du licenciement peut dépendre de la culture d’entreprise. Dans certains grands groupes en réorganisation permanente, où les fusions-acquisitions sont fréquentes, les salariés craignent d’être jugés "en doublon", de percevoir un meilleur salaire que ceux de l’autre entité ou d’être considérés comme seniors — et donc soupçonnés de ne pas vouloir évoluer. Ailleurs, ce sont les méthodes de management qui alimentent la peur. "Parfois, on laisse fuiter les raisons d’un licenciement", souligne Charlotte Drahy. Résultat : l’angoisse s’installe avec cette épée de Damoclès produite par l’environnement du travail, même lorsque le salarié se sentait confiant au départ.
A cela s’ajoute un contexte économique global peu rassurant : chaque individu reste exposé à la possibilité de perdre son travail, notamment en cas de faillite. "L’insécurité de l’emploi est un facteur de risque pour la santé dans la mesure où elle réduit le sentiment de maîtrise de la situation ainsi que l’estime de soi… La peur de perdre son emploi est un véritable facteur de stress au quotidien pour de nombreux employés en situation précaire dans un monde du travail fortement marqué par le chômage", analyse Paul-Antoine Martin dans Le temps des pervers. Burn-out, l’épidémie du siècle (Max Milo, 2025). Toutefois, le ressenti varie en fonction "du degré émotionnel qu’on met dans sa vie professionnelle, de son parcours, de ses origines familiales, du nombre de personnes travaillant dans le foyer", note Charlotte Drahy. Retourner vivre chez ses parents après un licenciement, faute de pouvoir payer son loyer, peut être vécu comme un véritable drame. La valeur sociétale du travail, qui permet l’autonomie et une reconnaissance sociale, fait partie de la vie d’un individu, tout comme son employabilité.
"Quand on a peur, on attire la peur"
Dans un tel contexte, l’usage individuel de l’intelligence artificielle (IA) peut tantôt améliorer le quotidien, tantôt nuire à la sérénité. Ainsi, 72 % des utilisateurs d’IA déclarent ne ressentir aucun allègement de leur stress. Parmi eux, 25 % se sentent dépassés, 14 % anxieux face aux capacités de l’IA et 14 % craignent que la technologie ne prenne leur poste (étude Ballou, agence de communication européenne et AI Maturity Index, plateforme de recherche, décembre 2025). De même, 55 % des salariés du secteur des télécoms se disent préoccupés par le risque que l’IA remplace leur poste ou une partie de leurs missions, une inquiétude partagée par 61 % des employés du marketing, 58 % de la finance et 57 % du service client (Etude Colt Technology Services/Censuswide, novembre 2025).
"Quand on a peur, on attire la peur, on fusionne avec le problème", explique Charlotte Drahy qui recommande de travailler sur le ressenti : cette inquiétude vient-elle de notre environnement de travail ou de soi-même ? L’experte constate par ailleurs que "l’entreprise est devenue très procédurière, tout est légiféré". Loin de rassurer, les chartes peuvent parfois se révéler pesantes et stressantes. Tout est désormais affaire de process, une réalité qu’il faut accepter. En cas de doute, ne pas hésiter à interroger son DRH ou son supérieur hiérarchique. Etre proactif. "Il faut oser, se parler en face, pas derrière un écran", précise-t-elle. Et surtout, avancer, retrouver de la confiance notamment en se formant, en développant de nouvelles compétences ou en restant attentif au marché de l’emploi. "On n’est pas notre travail", conclut-elle.
