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Un Suaire peut en cacher un autre

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Une étude fouillée et rigoureuse d’histoire du christianisme médiéval et moderne qui se dévore comme un roman : c’est la gageure que relève Nicolas Sarzeaud dans cet excellent ouvrage paru en 2024. Lecteurs, ne laissez pas le titre quelque peu austère et la couverture aux allures mystiques vous tromper. Ils cachent un texte d’anthropologie historique fourmillant de formules savoureuses (peut-être le « Saint Mouchoir »1 aurait-il été un titre plus accrocheur, quoique provocateur !). On y explore en profondeur le rapport aux reliques, en un parcours de longue haleine de l’époque carolingienne aux années 1980.

Un suaire fractal

La question centrale de l’ouvrage est la suivante : comment les sociétés médiévales résolvent-elles la quadrature du cercle que constituent une centaine de tissus, totalisant des dizaines de mètres de long, prétendant être le linceul du Christ ?

Réponse : elles… ne le font pas. Aussi étonnant que cela puisse paraître, et contrairement à nos sociétés modernes obsédées par l’authenticité, l’auteur relève que « les auteurs médiévaux ne traitent pas la multiplicité des Suaires comme un problème »2. En fait, ce n’est qu’avec la Réforme que les polémistes protestants mettent en exergue cette contradiction et raillent les multiples têtes de saint Jean-Baptiste, Calvin assénant en 1543 que « quiconque estime le suaire être en un certain lieu, il fait faussaires tous les autres qui se vantent de l’avoir »3.

Cette absence de complexes tient à des raisons multiples. D’une part, les évangiles, glosés par saint Augustin, évoquent plusieurs linges : d’un côté des bandelettes emmaillottant le corps, et de l’autre le sindon (en grec, en latin sudarium, origine du mot suaire), non un linceul à proprement parler mais un voile posé sur la tête. Ainsi, dans l’une des très rares mentions médiévales explicites de la multiplicité des suaires, Aubry de Trois-Fontaines (m. 1252) résout facilement le problème : si, lorsque les croisés prennent Antioche en 1098, ils trouvent « un suaire de Notre Seigneur (…) non le suaire qui est à Compiègne, mais un autre », c’est que l’un doit être de corps et l’autre de tête4.

Et pourtant, pendant toute la période médiévale, en textes comme en images, le suaire est toujours mentionné au singulier. Alors même que la période du Xe au XVe siècle se caractérise par une multiplication et une inflation du nombre de saints Suaires recensés, « tout se passe comme s’il n’y avait qu’un seul Suaire, conservé à une centaine d’endroits à la fois »1.

Au-delà de la théorie de la pluralité appuyée sur les évangiles, c’est donc en fait un paradigme général de la relation aux images saintes, théorisée depuis la fin des controverses iconoclastes des débuts du Moyen Âge, qui régit cette conception en apparence paradoxale. Icones et reliques ne sont que les relais terrestres multiples d’une puissance sainte unique. Nicolas Sarzeaud montre que, de même que, selon la formule de Marlène Albert-Lorca, chaque statue de Marie est « toujours à la fois ‘la’ Vierge et ‘une’ Vierge »6, de même « chaque Suaire est à la fois ‘un’ Suaire et ‘le’ Suaire »7, ce que facilite du reste l’absence de déterminants en latin.

Enfin, les reliques ont de toute façon tendance à se multiplier, par « contamination » de leur sainteté aux objets en contact avec elles ou par subdivision presque fractale : « découper une relique, c’est transformer un objet saint en deux objets saints »8, si bien qu’un corps de martyr peut être démembré pour former autant de reliques prêtes à être dispatchées auprès de sanctuaires multiples. Cette inflation est encore nourrie par la popularité de certains suaires : ainsi, se revendiquant du fragment acquis par Charlemagne, on compte au XIVe siècle quatre larges étoffes complètes et des dizaines de fragments : pour citer la formule pleine d’esprit de Nicolas Sarzeaud, Compiègne est un vrai « incubateur à reliques »9.

Réhistoriciser le culte

L’un des grands atouts de l’ouvrage est donc son fil rouge chronologique, permettant de replacer le culte des reliques dans ses contextes historiques multiples, au fil des périodes et des événements. Une telle réhistoricisation est essentielle non seulement à une compréhension fine au-delà de stéréotypes essentialisants sur « le » Moyen-Age ou « la » religion chrétienne, mais c’est aussi une démarche à portée civique bienvenue dans un monde où les fondamentalismes tentent de nous convaincre qu’il aurait existé « une » pratique traditionnelle légitime à laquelle il faudrait se référer intemporellement.

L’étude suit un plan chronologique bien pensé, mettant en évidence les grandes tendances successives, illustrées en début de chapitre par une anecdote évocatrice et parfois croustillante. Ainsi la partie 3 intitulée « Les suaires désenchantés ? » s’ouvre-t-elle sur un extrait de Gargantua moquant l’incendie de la Sainte-Chapelle de Chambéry en 1534 et le fait que bien que certains « se vouaient (…) au saint suaire de Chambéry (…) il brûla trois mois après sans qu’on en pût sauver un seul brin ! »10.

Ce n’est qu’à partir du VIIe siècle que l’on trouve les premières mentions d’étoffes funéraires liées au Christ, et à l’époque carolingienne qu’elles apparaissent dans des inventaires d’abbayes. Et ce n’est qu’au XIVe siècle que leur importance s’emballe, d’autant plus qu’ils sont reliés aux rois carolingiens qui les auraient acquis : « ils sont à la fois des souvenirs du Christ et du saint empereur Charlemagne »11.

Le siècle 1350-1450 marque ainsi un « printemps des saints Suaires ». En même temps, le suaire de Compiègne se voit progressivement éclipser par un « suaire périgourdin », émergé à Cadouin et mentionné pour la première fois en 1214. Même le roi Charles VI, pour tenter d’endiguer ses crises de folie, s’en remet à ce suaire-ci (probablement sur le conseil de son connétable du Languedoc) plutôt qu’à celui-là, malgré la présence contemporaine dans son entourage d’un abbé de Compiègne.

Cette période marque aussi une forte tendance à s’arracher les suaires et le droit d’en organiser le culte pour des raisons politiques. Non seulement les moines de Cadouin et de Carcassonne s’écharpent pour déterminer, non pas qui possède le vrai suaire, mais surtout à qui doit revenir l’argent des offrandes– non seulement les cisterciens et les Capitouls de Toulouse se disputent la garde des clés du suaire de Cadouin, transporté dans la ville rose en 1395 – mais la montée en popularité de la dévotion au suaire cristallise aussi (ou peut-être est instrumentalisée par ?) les dissensions liées au schisme papal de 1378. L’auteur indique en effet que la relique est aussi transférée à Toulouse parce que la ville a fait allégeance au pape avignonnais, Clément VII, tandis que son successeur légitime par une bulle le nouveau suaire de Carcassonne. Or, la papauté rivale, à Rome, organise en 1390 et 1400 des jubilés dont l’un des clous du spectacle est la sainte Véronique, le linge imprimé du visage du Christ. Tout se passe comme si les anti-papes avignonnais venaient concurrencer les papes romains sur leur propre terrain en promouvant les suaires de leur territoire – et, plusieurs valant apparemment mieux qu’un seul, sans chercher plus qu’auparavant à en authentifier un unique. Dans la controverse du suaire à empreinte apparu en Champagne, dont la seconde partie de l’ouvrage s’occupe abondamment, l’autorité du pape est également confrontée à celle du roi pour déterminer s’il peut ou non être objet de dévotion.

Des suaires-portraits

La seconde grande phase de l’histoire des saints suaires, baptisée par l’auteur l’ère du « triomphe des saintes taches » s’étend de la fin du XIVe au XVIe siècle. À l’origine du tournant, l’année 1389 et l’apparition du suaire de Lirey (aujourd’hui conservé à Turin, et bien plus connu sous cette appellation). Elle illustre un changement de paradigme radical : jusque-là, toutes les étoffes associées au culte chrétien, suaires compris, se devaient d’être immaculées, afin d’exprimer la « corporéité sans corruption »12 du Christ, c’est-à-dire qu’il s’est certes fait chair mais est incapable de souillure, et sa résurrection implique la disparition totale du corps et donc l’absence de putréfaction.

Certains, d’ailleurs, n’y croient pas : en 1390, un dénommé Pierre d’Arcis rédige un mémoire destiné à convaincre le roi, et avec lui les fidèles, de l’inauthenticité de l’objet, affirmant que « cela ne pouvait pas être le suaire du Seigneur, parce qu’il portait l’effigie de [son] empreinte (…) empreinte dont les évangiles ne faisaient aucune mention »13. Mais c’est peine perdue face au succès écrasant de la nouvelle formule : outre celui-ci portant une silhouette humaine, un autre « suaire à empreinte » taché de sang émerge à Besançon au début du XVIe siècle, tandis que dans les représentations théâtrales de la Passion du Christ, on rivalise d’ingéniosité pour faire couler de la fausse hémoglobine de la couronne d’épines ou du coup de lance au côté.

Même dans les images produites à cette période, les linceuls originellement blancs de la descente de croix ou de la résurrection sont maculés, résultat d’une tendance générale au gore dans la représentation des souffrances physiques du Christ ou influence directe de la présence des suaires maculés dans la culture visuelle. À cet égard, on regrettera peut-être, seul manque de l’ouvrage, un nombre d’illustrations très restreint (regroupées sur des planches en milieu d’ouvrage et surtout non numérotées donc dépourvues de renvois explicites au fil du texte) et finalement peu de références aux représentations des suaires, qui, si elles auraient certainement représenté un sujet de thèse en elles-mêmes, auraient satisfait la curiosité du lecteur avide de mise en abîme entre les objets visuels (et éventuellement imagés) que sont les suaires et leurs images.

Cette révolution, entamée en 1389, est durable parce qu’elle procède d’une mutation profonde : un moment de « multiplication des images » dans le christianisme occidental, où « le lin pur est devenu insuffisant pour dire la présence vivante du Christ ici-bas »14, qu’il s’agisse du suaire ou de l’étoffe sur laquelle on célèbre l’eucharistie. Comme une contre-réforme avant la lettre ? Il n’est de fait pas anodin, comme l’ont souligné d’autres auteurs comme Amy Powell, que le culte des suaires comme d’autres images progresse au même moment et dans les mêmes régions que les courants de la réforme protestante. En somme, les XIVe et XVe siècles sont déjà caractérisés par une « piété flamboyante » qui se perpétue à grands renforts de spectaculaire (et le rite spécifique aux suaires de l’ostension publique à date fixe, à la fois rejouant la découverte du linceul au sol du tombeau par les saintes femmes et puisant dans la popularité des mystères sacrés de cette période, en participe pleinement). La contre-réforme n’aura plus qu’à accentuer encore le processus, déjà en voie de baroquisation au moment même où la Réforme émerge.

Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que le succès des suaires reflue progressivement : celui de Turin attire de moins en moins les foules (du reste, il est seulement exhibé depuis un balcon après 1694) tandis que celui de Compiègne a disparu au moins depuis 1819. Une histoire apocryphe locale raconte même que, en 1840, « la maladresse d’une servante (…) [le] fit tomber en bouillie dans une cuve d’eau chaude »15, suprême irrespect pour une relique censée indestructible, qui plus est de la part d’un auteur lui-même chanoine !

La question de l’authenticité, un problème éminemment moderne

L’ouvrage dépasse au final largement le cadre strict de l’histoire médiévale. Au-delà de l’intérêt d’une enquête sur la longue durée, ce choix est d’autant plus justifié par la spécificité de l’objet d’étude. Les amateurs d’histoire de l’art auront déjà reconnu, dans le questionnement sur l’authenticité et donc la perte de valeur de l’original au fur et à mesure de ses démultiplications, les thématiques qui ont fait la notoriété du philosophe allemand Walter Benjamin. Or, le détour final de l’ouvrage par les XVIIe-XXe siècles permet de réaliser que la recherche d’une unicité, d’un original, est peut-être un phénomène proprement moderne.

Dans le cas des suaires en tout cas, tout au long de l’époque médiévale, les rares reliques qui admettent procéder d’une autre sont néanmoins investies d’autant de puissance que leur prototype : on le vérifie aussi bien à Carcassonne, dont le suaire est estampillé comme un fragment de celui de Cadouin (à cause de son pedigree de nombreux miracles), que plus tard à Cologne, dont le suaire est une copie assumée de celui de Chambéry. C’est peut-être la raison qui fait que les « multiples (…) finissent souvent par devenir des originaux »16, que le suaire de Carcassonne finit par être qualifié de sudarium de plein droit, et que le réseau des suaires parvient à demeurer presque intégralement horizontal, sans hiérarchisation entre ses membres, jusqu’à la fin du XVIe siècle.

C’est seulement en 1608 que Nicolas Sarzeaud identifie la première attestation du terme de « copie » d’un suaire – pour l’interdire – tandis qu’à peine dix ans plus tard, reproduire la sainte Véronique romaine tombe aussi sous le coup de l’excommunication. Un certain nombre de copies sont certes autorisées, mais elles doivent alors être labellisées comme telles, ce qui à la fois leur instille de la puissance et les subordonne à leur original. Jamais une copie de relique ne parvient à s’autonomiser et bénéficier d’un culte propre après le concile de Trente, contrairement à ce qui se passait pendant le long Moyen Age, où, on le rappelle, « découper une relique, c’est transformer un objet saint en deux objets saints »8.

On se trouve alors ici dans un cas que l’on pourrait appeler de « reverse Benjamin » : ce n’est pas à l’heure de la reproduction mécanique de l’œuvre d’art que celle-ci, auparavant nécessairement unique, perd son aura, mais au contraire « c’est plutôt l’idée d’unicité de l’image qui est moderne, et la crainte de l’affaiblissement du pouvoir de l’œuvre reproduite apparaît beaucoup plus tôt dans le monde de l’art que dans celui des images de culte »18.

Les deux derniers chapitres de l’ouvrage livrent une réflexion sur le devenir de la dévotion aux suaires à l’heure du positivisme et de la sécularisation des sociétés européennes. Deux grandes postures se font jour. D’un côté, toute une para-science se constitue afin de tenter de prouver l’authenticité des suaires par des méthodes inspirées de la science forensique ou de l’archéométrie, que l’auteur décortique avec brio autant comme un objet d’étude à part entière, à l’exemple des sociologues de l’ufologie par exemple, que pour en exposer les biais de raisonnement et les argumentaires faussés analogues à ceux des complotismes en tout genre. Un seul exemple suffira ici : dans les années 1930, le biologiste Paul Vignon tente d’arguer de l’authenticité du suaire de Turin en le comparant à l’iconographie byzantine, sans même réaliser que l’argument peut être renversé et que « ou bien [le Suaire a] été le modèle, remarquablement silencieux, de toute la représentation médiévale du Christ », ou bien il « correspond à l’iconographie médiévale… parce qu’il est médiéval »19.

En parallèle et aux mêmes époques, de nombreux ministres du culte se font l’écho de l’idée que « qu’il soit authentique ou pas, ça fait des siècles qu’on prie », dans les mots du clergé de Cahors encore en 201920. En d’autres termes, comme déjà au début du XVIIe siècle, l’existence ancienne d’un culte qui a fait ses preuves « surpass[e] la foi aux papiers de reconnaissance »21 – soit qu’elle constitue une preuve en soi, circulaire s’il en est (chez l’érudit bisontin Jean-Jacques Chifflet), soit que l’absence d’authenticité soit inoffensive tant que l’objet encourage la dévotion populaire (chez son quasi-contemporain Mabillon) : in fine, en effet, « en matière de relique, toute vérité n’est pas bonne à dire »22.

L’élogieuse préface signée de Jean-Claude Schmitt – un des plus grands spécialistes de la société médiévale et de son rapport aux images – ne trompe pas sur la qualité de cet ouvrage à la fois intéressant et accessible. Éventuellement au prix d’une couverture personnalisée ornée d’une belle enluminure, pour pallier la faute de goût de l’éditeur, il se prête tout à fait à être glissé sous le sapin d’un passionné d’histoire autant que d’un anticléricaliste farouche.

 


Notes :
1 - p. 24
2 - p. 29
3 - cité p. 21
4 - cité p. 29
5 - p. 24
6 - M. Albert-Lorca, Les Vierges miraculeuses : Légendes et rituels, 2002, cité p. 30
7 - p. 33
8 - p. 26
9 - p. 40
10 - Rabelais, cité p. 133
11 - p. 38
12 - p. 79
13 - p. 68
14 - p. 87
15 - cité p. 172
16 - p. 17
17 - p. 26
18 - p. 161
19 - p. 195
20 - Jean-Malo de Beaufort, cité p. 204
21 - Chifflet, cité p. 155
22 - p. 178














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