Comment éviter que le plan pluriannuel de l’énergie nous conduise dans le mur
J’ai lu la PPE-3 (Planification Pluriannuelle de l’Energie pour la période 2025-2035). J’ai lu ces 221 pages dans un esprit ouvert et je reconnais le gros travail effectué par des personnes sûrement préoccupées du bien commun. Je ne doute pas que le texte finisse par être adopté comme ont pu l‘être les versions précédentes et que des lois et règlements en seront tirés. Ce dont je doute plus c’est que les objectifs affichés puissent être atteints et qu’il nous mette sur la voie de la croissance économique qui nous permettrait de faire face au réchauffement climatique et de nous y adapter.
Il faut garder en tête que:
– le Français moyen émet annuellement (environ) moitié moins de CO2 (environ 4,5 T/an) que l’Allemand ou le Chinois moyen et 3,5 fois moins que l’Américain moyen . Ces chiffres résultent de notre production d’électricité nucléaire donc décarbonée, mais aussi du départ hors de nos frontières de beaucoup de nos industries. Si on intègre dans nos émissions de CO2 celles résultant de la production et du transport des produits que nous importons désormais, notre classement n’est plus du tout aussi reluisant.
– le coût des mesures à mettre en place pour obtenir la médaille d’or de meilleur «décarbonateur mondial» et viser la « neutralité carbone» en 2050 obéit à une loi de rendements décroissants et nous rejetterait définitivement dans un tiers monde vertueux d’où le peu d’industrie qui subsiste aurait fini par disparaître.
– les éoliennes offshore du parc de Saint Brieuc construites et managées par Iberdrola vendent leur électricité à EDF 200 EUR/MWh et ne payent pas leur accès au réseau tandis que le parc nucléaire produit à 60 EUR/MWh (Rappelons au passage la mise en cause d’Iberdrola en 2024 dans des affaires de corruption). La PPE-3 (p100) vise un parc éolien maritime de 19 GW en 2035 (plus de 5000 éoliennes de 3,6 MW de puissance unitaire).
– les énergies renouvelables (vent, soleil) par nature « non pilotables» ont un accès prioritaire au réseau ce qui oblige les grosses centrales nucléaires à faire de la dentelle au détriment de leur santé et de leur longévité, et surtout au détriment de leur coût car moins elles produisent, plus leur KWh est chère étant donné l’important capital à amortir, ce qui renchérit très significativement le coût réel de la production renouvelable (coût direct du KWh renouvelable plus renchérissement de la production nucléaire) .
– la «réindustrialisation» ne se fera pas si la production «verte» de ces e-carburants, e-chimie, e-steel…n’est pas compétitive avec les produits «gris» importés à moins de droits de douane «trumpiens» aux dépens de notre pouvoir d’achat et en dépit de tous les habillages imaginables (subventions de tous ordres).
-Malgré tous les encouragements officiels, la consommation électrique ne décolle pas (il faut voir la risible projection de la page 86 de la PPE-3)
J’ai bien conscience du fait que les défaillances du parc nucléaire il y a 3 ans ont une part de responsabilité dans la situation de stop-and-go actuelle mais la façon d’y remédier qui nie les réalités économiques me paraît scandaleuse et les six EPR-2 (6 fois 1600 MW électrique) qu’on est en train de lancer pourraient bien se retrouver «actifs échoués» (stranded assets) sans parler des huit suivants envisagés aujourd’hui.
Si je pouvais donner mon avis, je mettrais dans la PPE beaucoup plus l’accent sur le coût de l’énergie (un poids au moins égal à celui de la «décarbonation» qui occupe tout le terrain dans la PPE-3 alors qu’on est déjà les meilleurs sur ce plan-là !), pour améliorer le niveau de vie des Français et favoriser la réindustrialisation et l’emploi, l’un et l’autre allant de pair, et pour cela je lancerais un ambitieux programme d’extension de vie des centrales du parc nucléaire actuel qui arriveront bientôt en peloton serré à 60 ans. («effet falaise»). Cette politique d’extension de vie demanderait un important programme de R&D dont la PPE ne fait nulle mention. A titre d’exemple, et au risque de dire quelques bêtises, j’étudierais la faisabilité de la restauration de la ductilité des cuves par recuit in situ (par exemple sur les cuves décommissionnées de Fessenheim), je chercherais à mieux comprendre la durée vie des câbles critiques et des puits de cuve et j’étudierais les mesures de remédiation, je regarderais la possibilité d’un «back-fitting» de « cendrier » (core-catcher) sous la cuve comme sur les EPR. Je m’interrogerais aussi sur l’opportunité de poursuivre à très long terme la construction de réacteurs à eau pressurisée (technologie des années 50), à relativement basse température et donc à relativement faible rendement et qui rejettent beaucoup plus de calories à la rivière que des réacteurs à plus haute température (HTR et rapides) pour une même quantité d’électricité produite (effet du second principe de la thermodynamique) … Je regarderais d’un œil plus critique les idées de petits réacteurs par essence non compétitifs et plus exposés au risque d’attentat que les gros du fait de leur éparpillement. J’étudierais la possibilité de réduire les déchets radioactifs à vie longue dans des réacteurs surgénérateurs…
Cela ne signifie pas que les énergies renouvelables non pilotables à des coûts raisonnables n’ont pas leur place chez nous, mais c’est une place à mieux définir : je suis un usager habituel du TGV que j’apprécie beaucoup, je suis aussi un fan du vélo que j’utilise dans mes loisirs et mes petits déplacements, mais il ne me viendrait pas à l’idée d’exiger de la SNCF qu’elle installe des «e-tenders » dans ses TGV où les cyclistes pourraient venir pédaler pour compléter le courant fourni par les caténaires, avec priorité de fourniture sur ces derniers… Je pense que les renouvelables ont leur place dans des installations très locales et couplées à des capacités de stockage. Ces dernières pourraient être intégrées dans le cycle de vie des batteries embarquées après leur utilisation mobile et avant leur recyclage dans les giga-factories…
Puisqu’on semble être revenu au « Commissariat au Plan» de mes jeunes années, qui au demeurant n’a pas démontré son efficacité, essayons d’orienter ce Plan dans la bonne direction ou, a minima, évitons qu’il nous envoie dans le mur.
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