Un nouveau regard sur la vie de Hannah Arendt
Thomas Meyer, l’auteur de cette biographie, qui n’en est pas tout à fait une, cela de façon revendiquée et annoncée, est professeur de philosophie à la Ludwig-Maximilian-Universität de Munich. Il dirige depuis plusieurs années la publication des œuvres complètes de Hannah Arendt, en douze volumes, chez Piper Verlag. Cet ouvrage suscite la curiosité du lecteur.
Dans son avant-propos Hans Meyer explique qu’il a choisi « de présenter la vie et l’œuvre de Hannah Arendt presque intégralement dans son temps. »
Il aborde la formation intellectuelle de la jeune Hannah, la rédaction de sa thèse consacrée à Rahel Varnhagen (1771-1833), une Juive, convertie au christianisme, qui anima à Berlin des salons littéraires fréquentés par Hegel, Heinrich Heine, la famille Mendelssohn, Alexander von Humboldt, Friedrich de La Motte-Fouqué, le prince Hermann von Pückler-Muskau, le prince Louis-Ferdinand, pour ne citer que quelques-uns de ses remarquables visiteurs.
Sauver des enfants juifs pendant le nazisme
La partie la plus intéressante de cette biographie est consacré à l’engagement de Arendt, entre 1934 et 1940, durant son exil à Paris, après l’avènement au pouvoir de Hitler, dans le sauvetage des enfants et des adolescents juifs dont les parents avaient déjà disparu dans l’enfer concentrationnaire nazi.
Avec peu de moyens et quelques collaborateurs dévoués, Hannah a risqué sa vie pour trouver des refuges aux enfants dont les parents avaient été arrêtés, et qui se retrouvaient seuls et en danger immédiat d’être arrêtés à leur tour, aussi bien par la police française que par la Gestapo. Arendt a réussi à faire exfiltrer des groupes d’adolescents non seulement en Suisse, mais aussi en Palestine mandataire, alors que l’Angleterre avait promulgué le Livre Blanc (Déclaration de politique générale sur la Palestine de 1939). Les Juifs en quête d’un refuge n’étaient pas systématiquement emprisonnés à Chypre. Le débarquement des voyageurs à Haïfa leur était interdit. Ce qui signifiait que les Anglais les livraient sciemment aux nazis. Arendt s'éleva contre cette infâmie. A plusieurs reprises, elle accompagna jusqu’au port de Haïfa des groupes de jeunes Juifs, déjà orphelins, livrés à eux-mêmes, et souvent réticents au départ, devant l’inconnu. Tandis que la chasse aux Juifs était la norme en France, elle se disait « Juive à 100% ». On ne l’écrit pas souvent, mais Arendt était sioniste. Même si elle n’a pas choisi de vivre dans le jeune État d’Israël, et si, ensuite, elle n’a pas approuvé toutes ses décisions.
A côté de son action salvatrice, Arendt écrivait dans plusieurs journaux et revues juives. Dans Le Journal, elle cite Martin Buber :
« Lui, Buber, a réussi à faire épanouir l’âme de ces Juifs adaptés. Il y est parvenu parce que, dans toute sa profonde science, il est toujours resté un homme moderne dans le meilleur sens de ce mot. Il est arrivé à gagner la jeunesse parce qu’il ne s’est pas enterré et n’a pas enterré le judaïsme sous un grand passé, mais qu’il a su retrouver les racines vivantes de ce passé pour construire un avenir plus grand encore. »
Le 25 août 1939, elle écrit à Henrietta Szold, fondatrice de Hadassa, l’organisation des femmes sionistes américaines, qui collabora à l’entreprise de sauvetage et de résistance : « Nous sommes aujourd’hui plus que jamais en pensée auprès de vous en Palestine, et plus oppressée que jamais par notre impuissance quand nous pensons aux nombreux millions de Juifs au-delà des frontières. »
Hannah dut fuir la France lorsque le danger devint trop grand. Elle avait été internée au camp de Gurs, elle s’en était évadée. Elle quitta l’Europe par le port de Lisbonne le 10 mai 1941 à bord du Guiné, un navire affrété par l’American Jewish Joint Distribution Joint Committie. Thomas Meyer écrit, une fois encore, que cette activité était liée « au sauvetage des Juives et des Juifs persécutés » par le Troisième Reich. Quoi qu’il en soit, cette coquetterie, répétée à longueur de pages, est lassante. D’autant plus que, dans le parti pris d’accorder au genre une importance démesurée dans ce contexte, Meyer écrit par exemple : « De jeunes femmes et de jeunes hommes se réunirent autour de Heidegger. »
Le mérite de cet ouvrage, il en a tout de même, consiste surtout dans l’évocation détaillée et bien documentée des années parisiennes, consacrées au sauvetage des jeunes Juifs et à l’implication intense de Hannah Arendt dans les revues littéraires et philosophiques juives, après son installation aux Etats-Unis, grâce à l’action du journaliste américain Varian Fry et de ses collaborateurs.
La querelle d’Arendt avec Gershom Sholem, au sujet de son reportage Eichmann à Jérusalem, a d’une certaine manière, oblitéré son dévouement et son intérêt pour l’histoire des Juifs, après la Shoah. Arendt avait profondément blessé son ami Sholem en accusant de collaboration les membres des Judenräte, institués par les nazis en Europe orientale. Il est vrai qu’elle était injuste, car ses membres étaient, en toute circonstance, finalement assassinés. Tous n’avaient pas le courage de se suicider comme Adam Czerniakow, le 23 juillet 1942, quand l’ordre lui fut donné par la Gestapo de lui livrer tous les Juifs du ghetto de Varsovie. On se souvient que Sholem accusa Hannah de ne pas ressentir « d’amour pour le peuple juif ». Elle lui répondit froidement qu’elle n’aimait éventuellement que des individus, en aucun cas des groupes.
Une biographie discrète sur la vie privée de la philosophe
On apprend peu sur la vie intime et sentimentale de Hannah. Presque rien sur sa liaison avec Martin Heidegger, qu’elle n’a pas reniée après la Seconde Guerre mondiale. L’auteur qualifie cette rencontre d’« aventure de l’esprit », dans les pages consacrées au séjour de Arendt à Marbourg. Certes. Mais il y eut aussi une passion charnelle entre le magnétique et virulent professeur de trente ans, père de deux enfants, et sa jeune élève de dix-huit-ans, à laquelle il écrivit : « vous faites désormais partie de ma vie. » Pour la congédier cependant, lorsque leur liaison devint compromettante.
Ils eurent des retrouvailles peu d’années après la guerre, quand Arendt lui rendit visite à sa Hütte, à Todtnauberg. Le 7 février 1950, Heidegger lui avait écrit, comme si la Shoah n’avait pas existé, comme si les années nazies de sa chaire de philosophie de Fribourg-en-Brisgau, Judenrein, n’avaient pas existé : « Nous avons un quart de siècle de notre vie à rattraper. »
Le 26 septembre 1969, Hannah avait prononcé ces mots pour le quatre-vingtième anniversaire de son maître et amant : « A toi, après quarante-cinq ans, comme depuis toujours. » Heinrich Blücher, l’époux de Hannah, occupait une place très secondaire dans cette constellation. Elle tenait cependant son œuvre en haute estime. Il la trompa et l’humilia, mais elle ne le quitta pas.
Thomas Meyer aborde longuement les nombreux articles qu’Arendt publia dans des revues, dont le New Yorker. Toujours engagée pour la cause juive, elle mit sur pied un nouveau groupe juif dans le cadre de la revue Aufbau. Elle écrit à la rédaction, lors de sa fondation : .
« Ce que cela donnera, et même si cela donnera quelque chose, je l’ignore encore. Je veux tenter d’y développer une base nouvelle et de principe de la politique juive. Si cette affaire donne quelque chose, nous publierons des comptes rendus et je vous enverrai quelques-uns de temps en temps. »
« Le Groupe jeune Juif » convia à sa première rencontre, le 11 mars au New World Club, « ceux qui ne se considèrent pas seulement comme les victimes fortuites d’une série d’événements catastrophiques, mais se sentent coresponsables de l’avenir du peuple juif. »
La seconde partie de cette biographie est plus profuse. Plus statique. Et on ne sait pourquoi le livre s’arrête brusquement au moment de la création d’une nouvelle revue. Quant à la traduction de la biographie, elle connaît des hauts et quelques bas.
Le 10 mai 1974, Hannah Arendt avait été victime d’un infarctus du myocarde pendant son séjour à Aberdeen. Au mois de février de l’année suivante, elle avait reçu le prestigieux prix Sonning. Le 4 décembre 1975, elle avait invité de vieux amis à dîner chez elle, 370, Riverside Drive, à New York. Parmi les convives, l’historien Salo Wittmlayer Baron et son épouse Jeanette. Soudainement, le cœur de Hannah s’arrêta de battre. Baron appela en vain une ambulance. Tout était fini. Hannah était morte à soixante-neuf ans.
Baron prévint Hans Jonas, proche ami de Hannah du temps de leurs études à Marbourg et Heidelberg.
Trois cents personnes, parmi lesquelles Hans Jonas, assistèrent le 8 décembre, à ses funérailles. Le kaddish fut récité devant son cercueil en pin naturel, couvert de roses rouges. Jonas prononça ces mots : « Les choses avaient une allure différente une fois qu’elle les avaient contemplées… Tu nous as quittés trop tôt. Nous essaierons de rester fidèles. »
Mary Mc Carthy, proche amie de Hannah, lut quelques notes :
« J’aimerais parler de Hannah comme d’un être physique-une incarnation. C’était une belle femme, attirante, séduisante ; avant tout ses yeux, brillants, étincelants d’intelligence, mais recelaient aussi la profondeur de la pensée. Il y avait en Hannah quelque chose d’insondable qui semblait se situer dans les profondeurs de ces yeux et dans leur reflet. Quand elle parlait, on croyait voir en action et en gestes les mouvements de la pensée, quand elle pointait les lèvres, fronçait les sourcils ou levait le menton, l’ai songeur. Hannan est l’unique personne que j’ai vue penser. »
