Un week-end à Aubusson : une décennie de dialogue fécond entre artistes et lissiers
Dans l’ancien moulin aubussonnais transformé en manufacture par Robert Four en 1969, une trentaine de petites mains, toutes hautement qualifiées, s’affairent. Nathalie Paquet, la doyenne, entrée ici en 1982, est passée par toutes les étapes de fabrication des tapisseries. Aujourd’hui, elle officie à la couture pour en assurer les finitions. Pas loin, Manon Gruel, cernée par les chapelets de couleurs disséminés sur sa table de travail, élabore en miroir les cartons préparatoires qui serviront de repères à ses collègues lissières. A l’étage, Sarah Chassain, cheffe d’atelier basse-lisse, poursuit, point après point, la composition de George, un panneau autoportant de 23 mètres de longueur commémorant les 150 ans de la disparition de George Sand. Sur le métier depuis presque deux ans, la commande publique, dont la création picturale a été confiée à la plasticienne Françoise Petrovitch, sera dévoilée à la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson le 8 juin. Elle aura nécessité 8 000 heures de tissage à la main.
A la Cité, qui, depuis son inauguration en 2016, fait rayonner à travers le monde ses savoir-faire, se succèdent les cycles de tentures monumentales en hommage à la littérature et au cinéma. A l’automne 2025, la fresque tissée inspirée du film d’animation japonais Princesse Mononoké, star du pavillon français à l’Exposition universelle d’Osaka, a été vue par plus de 4,5 millions de visiteurs. Outre l’attraction exercée par cette première pièce d’une série consacrée à l’imaginaire des réalisateurs nippons Hayao Miyazaki et Isao Takahata, cofondateurs du studio Ghibli, on a vu, au printemps dernier, les 14 tapisseries et les deux tapis d’Aubusson tisse Tolkien, réalisés à partir de l’œuvre graphique de l’auteur du Seigneur des anneaux, remporter un succès sans précédent sur les cimaises du collège des Bernardins, à Paris. Et cet été, dans la foulée de George, ce sera au tour du Salammbô de Flaubert, réinterprété par le bédéiste Philippe Druillet, de tomber du métier, marquant ainsi l’entrée du 9e art dans les collections de la Cité internationale, qui compte déjà 600 tapisseries et quelque 14 000 cartons.
Pour Emmanuel Gérard, le directeur de l’institution, il s’agit d’affirmer "la modernité d’une pratique ancestrale qui n’en finit plus de se réinventer". Il en veut pour illustration l’exposition inaugurale du 10e anniversaire, qui explore les tendances actuelles de cet art aubussonnais vieux de six siècles un temps tombé en désuétude. Comment, au IIIe millénaire, allier tradition et innovation, geste séculaire et expérimentation artistique ? Jusqu'au 12 mars, dans l’extension muséale de 1 600 mètres carrés tout juste sortie de terre, une soixantaine de compositions contemporaines, signées Clément Cogitore, Gérard Garouste, Mathieu Mercier ou encore Eva Nielsen, montrent que, loin de contraindre l’artiste, la tapisserie favorise l’audace et la diversité des approches plastiques. "Elle fait émerger de nouvelles esthétiques nées du dialogue entre créateurs et maîtres lissiers, les seconds souvent mis au défi par les premiers", souligne la conservatrice et commissaire Alice Bernadac.
Comme pour un retour aux sources, dès le 4 avril prochain, les dix panneaux de Chant du monde, l’œuvre testament de Jean Lurçat, précurseur du renouveau tapissier au XXe siècle, quitteront Angers pour rejoindre Aubusson, le temps d’une exposition. Ce sera le retour au bercail d’un ensemble emblématique créé ici il y a soixante ans.
