La liberté académique et la crise de l’université moderne
La liberté académique n’a pas disparu sous les coups d’une ingérence extérieure ou d’une censure. Elle s’est lentement dissoute au sein même de l’Université. C’est le diagnostic posé par l’économiste Karl-Friedrich Israel, membre du conseil scientifique de l’IREF, dans un article publié le 27 janvier. Il remarque que les universités se sont transformées en établissements de certification de masse, de moins en moins capables de former des esprits libres.
L’auteur rappelle que les universités ont déjà été traversées par des tensions idéologiques. Elles n’ont pas toujours résisté aux pressions politiques, comme l’écrivain et philosophe Julien Benda l’a montré dans son ouvrage La Trahison des clercs (1927). Il suffit de prendre l’exemple historique des universités allemandes sous le IIIᵉ Reich. Pour l’économiste Friedrich Hayek, les idées qui façonnent la société émergent dans le monde académique avant d’atteindre la sphère politique. À cet égard, les universités restent des lieux décisifs. Ce qui a changé, selon Karl-Friedrich Israel, c’est la manière dont elles fonctionnent.
Depuis l’après-guerre, l’enseignement supérieur s’est massifié. La démocratisation a permis un meilleur accès aux études, mais elle a aussi brouillé la mission des universités. Autrefois élitistes et fondées sur l’exigence intellectuelle, elles se sont progressivement muées en un système standardisé de délivrance de diplômes. L’enseignement est devenu un service administré, encadré par des procédures et des systèmes d’évaluation. Dans le même temps, le fossé entre la recherche et l’enseignement s’est creusé. Dans de nombreux établissements, les professeurs sont davantage évalués sur le nombre de leurs publications que sur la qualité de leur enseignement.
Parallèlement, la spécialisation s’est intensifiée. Les connaissances se sont cloisonnées et la recherche s’est repliée sur elle-même, perdant tout contact avec le parcours des étudiants et le monde extérieur. Pour l’auteur, cette évolution a affaibli le sentiment d’appartenance à une communauté intellectuelle qui unissait, auparavant, les milieux universitaires.
Plus fondamentalement, la démocratisation de l’enseignement supérieur n’a pas conduit à une plus grande ouverture intellectuelle ; au contraire. La gestion bureaucratique de la vie universitaire tend à privilégier la stabilité et la prévisibilité plutôt que la remise en question et la dissidence. Le paradoxe est le suivant : les universités n’ont jamais été aussi accessibles, et jamais moins un lieu de pluralisme. En sciences humaines et sociales, certaines orthodoxies ne sont plus discutées. Le conformisme idéologique, le risque d’entacher sa réputation et l’aversion au conflit empêchent tout débat, même lorsque la liberté académique demeure officiellement protégée. Au cœur de cette crise se trouve, selon l’auteur, un « pacte silencieux » entre enseignants et étudiants. Les premiers font des recherches hyper-spécialisées, parfois sans la moindre pertinence sociale, tandis que baisse le niveau d’exigence pour les seconds. Les étudiants viennent chercher un diplôme au lieu d’une vraie formation intellectuelle ; les enseignants, pour leur part, évitent d’imposer de trop hauts standards.
Pour quels résultats ? De nombreux diplômés quittent l’université sans être capables du moindre esprit critique. L’université consomme des ressources publiques et privées, mais peine à remplir sa mission essentielle : former des esprits libres et indépendants. Quant aux employeurs, ils doutent de plus en plus de la valeur des diplômes. Faut-il alors s’attendre à un effondrement ? Karl-Friedrich Israel parie sur un déclassement progressif des universités, une perte de leur rôle central dans la formation et dans la production d’idées, au profit d’institutions alternatives (établissements privés, centres de recherche indépendants, plateformes éducatives en ligne…).
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