IA : la Chine est-elle en passe de gagner la course contre les Etats-Unis ?
Tant de choses se passent en dix ans. En 2016, le programme d’intelligence artificielle AlphaGo de Google DeepMind, battait, pour la première fois, le meilleur joueur mondial de go. La même année, le Parti communiste chinois publiait son treizième plan quinquennal, affirmant sa volonté de "développer les technologies émergentes". Un désir précisé l’année suivante dans le "plan de développement de l’IA nouvelle génération" établissant d’ambitieux objectifs : faire de l’IA le moteur central de la transformation économique chinoise d’ici 2025 et de la Chine, le leader mondial de l’innovation dans le domaine d’ici 2030.
Dix ans plus tard, l’intelligence artificielle ne se contente plus de jouer au go. Le "moment DeepSeek" a prouvé au monde que la Chine était un acteur majeur de son développement. La sortie en janvier 2025 de R1, un modèle d’IA capable d’égaler les résultats des meilleurs modèles de Google ou les dernières versions de ChatGPT, a fait perdre en un jour 590 milliards de dollars de capitalisation boursière à Nvidia.
DeepSeek a surtout montré que l’avance des Etats-Unis dans l’IA, ne se comptait pas en années. Et qu’en dépit des sanctions, la Chine était inarrêtable. Le duel entre les US et la Chine pour la domination dans l’IA est plus que jamais serré.
Une progression impressionnante dans la recherche
La Chine partait pourtant de loin en termes de recherche en intelligence artificielle. Malgré une forte base académique en ingénierie et en mathématiques, "en 2015, il y avait très peu de compétences en Chine en IA. Mais en quelques années, tout a changé", se souvient Françoise Soulié. Celle qui a fondé et dirigé entre 2015 et 2018 l’équipe Data Science au sein de la prestigieuse université de Tianjin se rappelle des débuts des programmes de recherches en IA dans le pays. "Le gouvernement avait fait venir de l’étranger des centaines de chercheurs, afin de former ses futurs champions, et mettait énormément de moyens dans leurs formations".
Le développement de formations sur l’intelligence artificielle s’est fait à marche forcée : alors qu’en 2017, le pays comptait moins de 30 laboratoires universitaires dédiés à l’intelligence artificielle, d’après des données de McKinsey, depuis 2018, plus de 2 300 programmes en IA ont été créés dans les facultés chinoises. Si les chiffres officiels ne précisent pas le nombre d’étudiants, aujourd’hui, les résultats de cette politique volontariste se font sentir. "Le soutien direct de Pékin a permis l’émergence d’acteurs comme DeepSeek", confirme Françoise Soulié.
Ce n’est ainsi pas un hasard si ce laboratoire est installé à Hangzhou, ville qui accueille le QG d’Alibaba et l’université du Zhejiang, renommée pour ses programmes de recherches en intelligence artificielle. DeepSeek a la particularité de recruter beaucoup de jeunes chercheurs terminant juste leurs études, les attirant avant que ces derniers ne filent aux Etats-Unis chercher un premier emploi.
"DeepSeek a insufflé beaucoup de confiance à l’écosystème local, en montrant que la Chine pouvait faire de la recherche de pointe", résume Rui Ma, investisseuse à la tête de la publication Tech Buzz China. "Avant lui, le secteur situait ses chances d’atteindre de bons résultats bien plus bas. DeepSeek avec ses chercheurs issus de formations locales a complètement changé cela."
L’open source, un choix politique
Alors que la plupart des géants américains de la tech ont privilégié une approche en sources fermées, l’approche ouverte de DeepSeek a également marqué les esprits. "Ils ont choisi de mettre à disposition gratuitement leurs IA, ce qui a grandement fragilisé le modèle des géants américains", explique Hanan Ouazan, associé et responsable de l’IA générative du cabinet de conseil Artefact. Alors qu’OpenAI a dépensé près de 9 milliards de dollars en 2025 pour faire fonctionner ChatGPT, soit plus du double de leurs revenus, "l’arrivée d’un petit modèle chinois gratuit chamboule tout pour eux".
DeepSeek permet aux utilisateurs particuliers d’utiliser gratuitement son chatbot, et aux entreprises de réutiliser ses modèles pour des prix largement inférieurs à ceux pratiqués par ses concurrents. À 0,42 dollar le million de jetons en sortie pour DeepSeek, contre 2 dollars pour GPT 5-mini, le modèle le moins puissant d’OpenAI, le laboratoire chinois casse les prix. DeepSeek peut se permettre une telle démarque grâce à son business model : l’entreprise est possédée et entièrement financée par High Flyer, un fonds d’investissement quantitatif très rentable, ayant réalisé 700 millions de dollars de profit en 2025. Elle profite aussi de son coût d’entraînement initial de l’IA très bas - l’entreprise affirme qu’il se situe à 6 millions de dollars même si certains experts pensent que ce chiffre ne prend pas en compte tous les coûts.
DeepSeek a néanmoins prouvé, sans conteste, que l’optimisation logicielle comptait beaucoup dans l’entraînement. Une révélation qui a intensifié le débat autour d’une bulle de l’intelligence artificielle. La sortie du modèle de DeepSeek a aussi bouleversé la stratégie de grands acteurs. Meta, qui était spécialisé dans les modèles open source et distribuait Llama gratuitement, "travaille sur un nouveau modèle, qui ne sera pas en open source, une toute nouvelle direction qui est en partie due à DeepSeek", reprend Hanan Ouazan.
L’ascension de DeepSeek symbolise celle de l’ensemble du pays. Hugging Face, une plateforme connue pour héberger des modèles et des outils open source, a vu le nombre d’acteurs chinois exploser depuis 2024. Baidu, souvent surnommé "le Google chinois", est passé de zéro publication sur Hugging Face à cent en 2025, indiquaient récemment des employés de la plateforme. Quant à ByteDance, maison mère de TikTok, et Tencent, spécialiste des jeux vidéo, ils ont multiplié le nombre de leurs publications par huit et neuf. Le succès ne s’arrête pas là : Qwen, développé par le géant Alibaba, compte 100 millions d’utilisateurs et figure parmi les modèles ouverts les plus puissants. Z. ai, développé par Zhipu, ou encore Kimi 2, de Moonshot AI, rivalisent avec les meilleures AI américaines dans des catégories comme le code ou le raisonnement dans les benchmarks open source.
Ce n’est pas un hasard si les entreprises chinoises se sont autant positionnées dans les modèles open source, selon Benjamin Pajot, chercheur associé au Centre géopolitique des technologies de l’Ifri. "C’est un choix politique du pays de rendre accessible la plupart des modèles de ses grandes entreprises, d’autant plus que les Etats-Unis font de plus en plus le choix de fermer leurs modèles". Aujourd’hui, la Chine est en tête par rapport aux Etats-Unis dans les modèles ouverts, et ces AI très puissantes sont massivement réutilisées par les laboratoires de recherches et par de nombreuses communautés d’ingénieurs.
Même certaines entreprises américaines y ont recours : IBM a annoncé, dès février 2025, avoir intégré des éléments de DeepSeek à son environnement WatsonX, et Airbnb a préféré Alibaba à ChatGPT pour son agent IA. NBC News rapportait également en novembre 2025 qu’une part grandissante de start-up américaines faisaient appel à des IA chinoises open source. En dehors des Etats-Unis, la tendance est plus prononcée encore. Une étude de janvier de Microsoft montre que l’adoption de DeepSeek décolle dans des pays tels que la Russie, l’Iran ou Cuba. En Afrique, l’utilisation de cette IA chinoise serait deux à quatre fois supérieure à celle observée dans d’autres régions telles que l’Europe. Un nouveau soft power puissant qui touche déjà des millions de personnes
Le nerf de la guerre
Malgré ces succès, l’IA chinoise fait face à plusieurs défis. Un rapport de Tech Buzz China et du cabinet Unique Research, montre que les IA chinoises ne captent qu’une faible partie des revenus générés au niveau mondial. "La monétisation au niveau des applications reste très faible en Chine. Par conséquent, les entreprises d’IA les mieux valorisées au monde se trouvent toujours, pour l’essentiel, dans la Silicon Valley", précise Rui Ma.
Les introductions en Bourse de Zhipu AI et Minimax le confirment. L’action de Minimax a bondi de 109 % à l’ouverture, lui permettant de lever 530 millions d’euros. Son concurrent Zhipu récoltait lui 469 millions d’euros. Des entrées réussies, mais qui restent "à des niveaux bien inférieurs à ce qui se fait aux Etats-Unis", précise l’investisseuse.
Bien que le coût de l’énergie en Chine soit moindre et les salaires plus bas qu’aux Etats-Unis, le manque de financement pourrait ralentir les entreprises chinoises à long terme. Dynamique start-up IA chinoise, Manus a d’ailleurs "fait du Singapore washing, en déplaçant son siège là-bas afin de paraître moins chinois", pointe Wendy Chang, analyste senior spécialisée dans les nouvelles technologies au sein de l’institut de recherche Merics. "Ils ont ainsi eu un meilleur accès aux capacités de calcul à l’étranger et sont devenus plus attractifs pour les capitaux américains". Afin d’éviter une fuite des cerveaux, le gouvernement chinois pourrait cependant serrer la vis sur de tels tours de passe-passe. De nombreux spécialistes estiment d’ailleurs que l’achat de Manus par Meta pour 2 milliards de dollars pourrait ne jamais aboutir, faute d’accord donné par Pékin.
L’autre épine dans le pied de la tech chinoise reste bien évidemment son accès aux puces. Les plus puissantes sont sous le coup d’embargo, et interdites à la vente en Chine. Malgré l’existence de réseaux de contrebande et l’ambitieuse stratégie chinoise de production locale de puces de haut niveau, l’écart reste pour le moment significatif avec les Etats-Unis. "C’est là le vrai goulot d’étranglement, plus que l’argent", assure Rui Ma. C’est d’ailleurs ce manque de ressources que les plus grands chercheurs chinois en IA pointaient du doigt, lors d’une conférence en janvier, pour expliquer le retard du pays. Lin Junyang, le responsable technique de Qwen, a ainsi déclaré qu’il y avait "moins de 20 % de chance" qu’une entreprise chinoise dépasse Google DeepMind ou OpenAI d’ici les cinq prochaines années, en raison "du manque de puissance de calcul".
Mais gagner la course à l’IA veut-il forcément dire avoir les modèles les plus performants ? "Il ne faut pas se tromper de combat, la plupart des gens n’ont pas besoin des modèles les plus puissants", insiste Hanan Ouazan. La différence se fera dans l’utilisation à grande échelle de la technologie, qui se joue notamment dans les infrastructures. Au vu de ses ressources en électricité et de ses nombreux data centers, la Chine est bien positionnée ici. L’objectif de faire de la Chine le leader de l’IA d’ici 2030 paraît plus que jamais atteignable.
