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Rompre avec sa famille, la fin d’un tabou ? Ce que l'affaire Beckham dit de notre époque

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En janvier 2020, l’Angleterre se passionnait pour le "Megxit", affaire déclenchée par la décision du prince Harry et de son épouse Meghan Markle de se mettre en retrait de la monarchie britannique. Six ans plus tard, un nouveau conflit familial s’étale en une des magazines people. Dans un long message publié sur Instagram le 19 janvier, Brooklyn Beckham a annoncé à ses 17 millions d’abonnés qu’il coupait définitivement les ponts avec sa famille. "Pour la première fois de ma vie, je me défends", écrit en "story" le fils aîné de David et Victoria Beckham, qui reproche à ses parents, entre autres accusations, de chercher à saboter sa relation avec sa femme, l’actrice américaine Nicola Peltz.

La polémique à peine lancée, chacun, sur les réseaux sociaux, y est allé de son petit commentaire et s’est empressé de choisir un camp. Les uns ont salué le courage de Brooklyn Beckham d’oser enfin exposer au grand jour les comportements "toxiques" et "abusifs" de ses parents. Les autres y ont plutôt vu le caprice d’un gosse de riche ingrat, pointant du doigt la superficialité de certains griefs, comme par exemple le fait de reprocher à sa mère d’avoir annulé à la dernière minute la création de la robe de mariage de son épouse. A leurs yeux, cette histoire ne mériterait pas plus que le traitement racoleur et voyeuriste que lui ont réservé les tabloïds.

Une épidémie silencieuse ?

Et pourtant : cette affaire fait écho à un sujet sociétal plus large, que les anglophones désignent par le terme family estrangement ("éloignement familial") : une situation dans laquelle un parent et un enfant adulte entretiennent une relation marquée par une rupture durable ou une distance significative, initiée par l’un ou l'autre. Sur les réseaux sociaux, on ne compte plus les vidéos dans lesquelles monsieur et madame tout le monde – souvent de jeunes adultes – partagent leurs déboires familiaux. Sur TikTok, la tendance "going no contact" loue le fait de couper les ponts avec des membres de sa famille dont les comportements sont jugés "abusifs". Et le phénomène, bien que fortement ancré dans le monde anglo-saxon, ne se limite plus à lui. Dans une publication vue près de 700 000 fois, une jeune Française a partagé des extraits d’une conversation téléphonique entre elle et sa "mère toxique". Une plongée dans son intimité – et celle de son parent, qui ne semble pas être au courant qu’elle est enregistrée – que la jeune fille justifie par le devoir de sensibilisation : "il me semble important de dire à toutes ces personnes qui hésitent (sic) à reprendre contact avec leur bourreau, qu’il faut le faire une fois que t’es sur (sic) d’être en mesure de poser tes limites et de les maintenir". Sur le site communautaire Reddit, plusieurs pages dédiées aux adultes confrontés à l’éloignement familial ont vu le jour ces dernières années. Chaque jour, des milliers d’internautes partagent leurs histoires personnelles, discutent des moyens les plus efficaces pour rompre avec un proche, ou simplement viennent chercher un peu de réconfort dans une "safe place" où ils se sentent compris.

L’estrangement, un bon filon pour les entrepreneurs du développement personnel. L’influenceur thérapeute américain Patrick Teahan, qui se décrit comme un spécialiste des "traumas d’enfance", traite abondamment le sujet auprès de ses 800 000 abonnés YouTube. Sur Amazon, la section "Parentalité et famille" ne cesse de s’étoffer de livres aux titres évocateurs. Dans Rising Beyond Estrangement, la "coach de vie" Nancy McCartney propose à ses lecteurs un “guide complet” pour accompagner les parents abandonnés par leurs enfants et les aider à "retrouver la force, la paix et la liberté après la rupture". Plus récemment, c'est l’animatrice américaine Oprah Winfrey qui a mis un coup de projecteur sur l’éloignement familial en lui consacrant un épisode entier de son podcast, écouté près de cinq millions de fois.

De Elizabeth Paston au Prince Harry

Dans les milieux conservateurs, qui tiennent l’institution familiale pour sacrée, l’ampleur du phénomène interroge autant qu’il inquiète. Traduirait-il une inflation soudaine du nombre de ruptures familiales ? Une thèse séduisante à l’heure où la dénonciation d’une modernité hyperindividualiste est devenue un lieu commun du débat public. Mais selon la psychologue et chercheuse britannique Lucy Blake, spécialiste des relations familiales et auteure d’une revue de littérature publiée en 2017, rien ne permettrait, pour l’heure, de l’affirmer : "Il existe un récit médiatique, qui reçoit beaucoup d’échos depuis quelques années, selon lequel l’éloignement familial serait devenu une "tendance". Or, nous n’avons simplement pas assez de données pour prouver que ces situations seraient en hausse aujourd’hui".

Rien d’étonnant, tant ce domaine de recherche n’en est qu’à ses balbutiements : la majorité des études sur le sujet ont été menées après 2010. Difficile, dans ces conditions, d’observer et de quantifier l’évolution du phénomène sur le temps long. C’est tout juste si on arrive à le mesurer correctement aujourd’hui. Selon Rin Reczek, professeure de sociologie à l’Ohio State University et auteure de deux ouvrages sur l’éloignement familial (Families We Keep et Families We Lose, publiés par NYU Press), "on commence seulement à avoir quelques données nationales représentatives et fiables. Aux États-Unis, environ 6 % des mères et entre 20 et 25 % des pères auraient connu une période d’éloignement avec au moins un membre de leur famille au cours de la dernière décennie". En Allemagne, une autre étude arrive à des chiffres similaires". En France, aucune donnée aussi robuste n’est disponible à ce jour.

La "mode" de l’éloignement familial, une pathologie de notre époque ? Pas vraiment, nous répond l’historien américain Stephen Mintz, spécialiste de l’histoire de la famille et de l’enfance, et auteur de The Prime of Life : A History of Modern Adulthood (Harvard University Press) : "Les archives historiques regorgent de conflits successoraux. À toutes les époques, on trouve des liens familiaux rompus, que ça soit des enfants déshérités, des fuites hors de foyers violents, des frères et des sœurs cessant tout contact à la suite de désaccords sur un héritage, des conflits en raison de remariages, etc.". Les alliances familiales pouvaient parfois être l'objet de disputes d’une rare violence. Un exemple édifiant nous est donné par Stéphanie Coontz, elle aussi spécialiste de l’histoire de la famille et auteure de The Way We Never Were (Basic Books) : "en Angleterre, en 1440, l’écrivaine Elizabeth Paston, selon le témoignage d’un de ses cousins, avait été enfermée dans sa chambre et battue pendant plusieurs jours, jusqu’à ce qu’elle accepte d’épouser un homme de trente ans son aîné, défiguré par la variole". Il reste que, si les familles n’ont pas attendu les réseaux sociaux pour se déchirer, on ne coupe plus les ponts pour les mêmes raisons qu’au Moyen-Âge tardif, précise l’historienne : "une grande partie des situations de rupture familiale, dans le passé, trouvaient leur origine dans la colère des parents face à la désobéissance de leurs enfants. Aujourd’hui, c’est plutôt le ressentiment des enfants envers le traitement parental qui prime".

Une multiplicité de causes

Parmi la trentaine de témoignages recueillis par L’Express de personnes ayant coupé les ponts avec leurs parents, un nombre significatif faisait état de cas de maltraitance. Pourtant, les raisons qui poussent des individus à cesser toute communication ne se résument pas toujours à ces cas extrêmes. C’est ce que nous explique l’Américain Joshua Coleman, sans doute le psychologue et chercheur le plus reconnu au monde sur la question de l’estrangement, et auteur notamment de Rules of Estrangement (Penguin Random House). Selon lui, le divorce est le facteur le plus déterminant dans des ruptures familiales : "dans l’enquête que j’ai menée auprès de 1600 parents, 70 % avaient connu un divorce, ce qui explique certainement pourquoi les hommes sont davantage concernés que les femmes par ce phénomène. Les naissances hors-mariage jouent aussi un rôle important et placent, là encore, les pères dans une situation de plus grande vulnérabilité".

Dans sa revue de littérature, la chercheuse Lucy Blake arrive à des conclusions similaires, et insiste sur l’hétérogénéité des facteurs qui peuvent mener à la détérioration d’une relation parents-enfants. Des études insistent par exemple sur le rôle joué par les problèmes de santé mentale – souvent liés à des addictions - que ce soit du côté des parents ou des enfants. Un article publié dans la revue Social Forces (Oxford Academic) en septembre 2025 a ainsi montré que les mères ayant vécu des expériences "difficiles" dans l’enfance (adverse childhood experiences) ont une plus grande probabilité de connaître, une fois adulte, un éloignement avec leur enfant. Le rejet par certains parents de l’orientation sexuelle, l’identité de genre ou les choix de carrière ou de partenaire sont autant de raisons qui peuvent mener à une rupture familiale. Plus étonnant, les différends politiques peuvent parfois abîmer des relations au point d’en arriver à cesser tout contact. Une tendance accélérée par la polarisation politique croissante, aux États-Unis, souligne Joshua Coleman : "à la dernière élection présidentielle, environ 20 % des cas d’éloignements familiaux étaient dus à un désaccord politique. On n’avait jamais vu ça auparavant".

Une guerre de tranchées

Sur Internet, les "estranged adult childs" - qui bien souvent, initient la rupture – et les "estranged parents" - qui la subissent – forment deux communautés bien distinctes. Les premiers se retrouvent notamment sur des pages Reddit et se rassemblent derrière des hashtags TikTok. Les seconds, souvent secoués par une rupture dont ils peinent à saisir tous les tenants et les aboutissants, viennent chercher un peu de réconfort dans l’intimité de groupes Facebook privés. Cette fracture structure aussi le paysage associatif anglo-saxon. Si Together Estranged se propose d’apporter une aide et un accompagnement pour les enfants adultes en rupture familiale, et travaille à "déstigmatiser la rupture familiale dans la sphère publique", Alienated Grandparents Anonymous, Inc., fournit aux grands-parents boudés par leurs petits-enfants "un soutien, des informations, des techniques d’adaptation et des stratégies pour une réunification pleine d’espoir". Pour Joshua Coleman, persona non grata dans certains milieux qui lui reprochent d’être trop complaisant à l’égard des estranged parents, l’opposition est surtout générationnelle : "les jeunes ont plutôt tendance à considérer l’éloignement familial comme un progrès social pour l’individu, tandis que les générations plus âgées pensent que ce qui est taxé de comportement toxique ou abusif relève bien souvent de conflits familiaux ordinaires et inévitables".

À L’Express, l’essayiste Noelle Mering, chercheuse associée au think tank conservateur Ethics & Public Policy Center dit s’inquiéter de voir le seuil moral justifiant la rupture des liens se réduire à peau de chagrin. "Lorsqu’une famille est réellement nocive, et ça peut arriver, l’éloignement est une tragédie nécessaire. Mais lorsque des personnes sont encouragées à rompre sans que cela soit indispensable, il s’agit d’une tragédie parfaitement évitable, et aux conséquences personnelles et sociales durables", alerte-t-elle. Pour Noelle Mering, qui s’apprête à publier No Contact : Understanding and Overcoming the Politics of Estrangement (Penguin Random House), les jeunes adultes sont de plus en plus familiers d’un langage thérapeutique qui les encourage à scruter leur passé à la recherche de sources de préjudices : "Évidemment, ils se tournent en premier lieu vers leurs parents. C’est justifié quand on parle de familles marquées par la violence ou l’addiction. Mais le problème aujourd’hui, c’est que des expériences très différentes ont été regroupées sous des catégories uniques. Les violences et les manipulations ne devraient pas être confondues avec des divergences politiques ou des différences générationnelles. Cet effacement des distinctions conduit à considérer toute situation comme abusive".

Votre famille est-elle toxique ?

De fait, le langage thérapeutique a bel et bien envahi la vie quotidienne. Qui n’a jamais entendu un ami, empêtré dans une peine de cœur, déclarer à qui veut l’entendre, que son ex est un ou une pervers narcissique ? "Des termes comme 'toxique', 'relation abusive', ‘traumatisant', sont aujourd’hui utilisés de manière très floue. De plus en plus de personnes, qui bénéficient d’audiences considérables sur Instagram ou TikTok, manipulent ce vocabulaire alors qu’elles ne sont ni des professionnels formés ni des cliniciens spécialistes du sujet", alerte Joshua Coleman. Patrick Teahan, le Youtubeur-thérapeute, propose ainsi à ses 800 000 abonnés de passer un "Toxic Family Test" en ligne, censé dévoiler le degré de toxicité de sa famille.

Tom*, un New-Yorkais de 47 ans qui travaille dans le monde du cinéma et ne parle plus à sa mère depuis huit ans, et à son frère depuis dix-sept, l’admet bien volontiers : rompre les liens est une décision que personne ne prend à la légère. "Je comprends totalement que beaucoup considèrent le fait de couper tout contact avec sa famille est un acte brutal et égoïste. Alors avec sa propre mère ? Il faut vraiment ne pas avoir de cœur ! Mais demandez à quiconque autour de vous qui est passé par là, et il vous dira très probablement que cette décision, fruit d’une longue réflexion, est douloureuse et intervient en dernier recours, après des années à supporter des comportements problématiques", confie-t-il à L’Express. "Résumer le sujet à une simple "tendance" sur les réseaux sociaux est particulièrement odieux, s’insurge pour sa part Betty, une Californienne de 43 ans, à qui il a fallu des années avant de "trouver la force" de rompre sa relation avec sa mère : "tout ce que cette idée de réconciliation fondée sur le pardon et l’oubli m’a apporté, ce sont davantage d’abus, de souffrance et de gaslighting (manipulation mentale). Prendre de la distance m’a littéralement sauvé la vie".

Si elle reconnait que "la diffusion d’un certain langage thérapeutique à travers les réseaux sociaux peut être problématique si elle n’est pas encadrée par des professionnels", la chercheuse Lucy Blake salue toutefois une démocratisation de la psychothérapie, signe d’une sensibilisation bienvenue aux problématiques de santé mentale. Mais le plus important, insiste l’auteure de Home Truths (Headline Welbeck), c’est l’évolution de la définition même de ce qu’est une violence ou un abus, de ce qui est "acceptable" ou non. Une analyse partagée par Stephanie Coontz : "cette conception de la famille, souligne l’historienne, a longtemps encouragé la société à ignorer ou à minimiser de terribles abus au sein de la famille, et a conduit de nombreux individus à tolérer des comportements profondément blessants ou destructeurs". "Par rapport aux générations précédentes, ajoute Lucy Blake, nous sommes mieux outillés pour identifier et nommer les formes de violence ou de préjudice dans les relations qu’auparavant".

"On n’a qu’une mère !"

Il faut dire que l’éloignement familial a longtemps été un tabou. "Les traditions religieuses ont fait de l’obéissance et du respect envers les parents un impératif moral et un devoir sacré", rappelle l’historien Steven Mintz. Aujourd’hui encore, cette conception continue à imprégner profondément notre imaginaire collectif. Certes, le regard de la société sur l’éloignement familial a changé ces dernières années. Mais le tabou, lui, est loin d’avoir disparu. Selon Lucy Blake, "il est encore très courant que les personnes qui décident de prendre leurs distances avec leur famille se heurtent à des réponses du genre "mais c’est ta mère", "on n’a qu’une seule famille", ou encore le fameux "les liens du sang sont plus forts que tout"". L’entourage, observe la chercheuse, ne parvient pas toujours à percevoir les dynamiques abusives de certaines relations familiales : "on leur dit qu’ils devraient reprendre contact, passer un coup de fil, que la vie est courte".

Pour d’autres, s’éloigner de sa famille, relève du combat politique. Dans ses romans, l’écrivaine Constance Debré propose une critique radicale de l’institution familiale, qu’elle décrit comme un lieu de contraintes sociales et de reproduction des normes bourgeoises et hétérosexuelles. Sur la quatrième de couverture de son roman Nom (Flammarion), la petite-fille de Michel Debré déroule son "programme politique" : "je suis pour que les enfants soient éloignés de leurs parents au plus jeune âge", "pour l’abolition de la filiation" ou encore "pour l’abolition du nom de famille". De quoi faire passer l’intellectuel de gauche Geoffroy de Lagasnerie pour un conformiste. Invité en 2023 au micro de France Inter pour parler de son livre Une aspiration au dehors (Flammarion), le sociologue a déclenché une vive polémique en opposant la famille, "conservatrice, égoïste et fasciste" à l’amitié, "une forme de vie beaucoup plus ouverte, beaucoup plus libre, beaucoup plus émancipatrice que la famille, que l’amour, que le couple". De quoi susciter l’ire des milieux conservateurs et catholiques français. Louis Daufresne, rédacteur en chef de Radio Notre-Dame, se désolait ainsi, dans une tribune pour le média chrétien Aleteia, que la famille soit vécue "sur le mode du déterminisme dont il faut se libérer, un de plus".

"Les cartes de vœux nous répètent sans cesse que tout le monde mérite l’amour. Non. Tout le monde mérite de l’eau potable. Tout le monde ne mérite pas l’amour, en toutes circonstances", écrivait la romancière britannique Zadie Smith dans White Teeth (Hamish Hamilton), publié en 2000. "On choisit ses copains, mais rarement sa famille", chantait quant à lui Renaud dans Mon beauf, en 1981. Entre un CD de Renaud et un exemplaire de White Teeth, on imagine aisément ce qui a le plus de chance de trôner sur la table de chevet du couple Peltz-Beckham…

*Tous les prénoms ont été modifiés pour garantir l’anonymat.















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