Le gallo, la langue oubliée de Bretagne
Si je vous demande quelles sont les deux langues historiques de la Bretagne, certains d’entre vous répondront peut-être : "Comment cela, deux ?". Et pourtant… A côté du breton existe bien dans cette région une autre langue, plus discrète, moins médiatisée, parfois même inconnue du grand public : le gallo. Une langue qui compte pourtant davantage de locuteurs que sa voisine (1) et que je vous propose de découvrir aujourd’hui.
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Commençons par la base. Alors que le breton est une langue celtique, le gallo, lui, est d’origine latine. Comme le picard, le normand, le lorrain, le champenois ou le français, il appartient à la grande famille des langues d’oïl.
Ses principales caractéristiques sont décrites dans la remarquable Encyclopédie de la Haute-Bretagne (2), publiée tout récemment sous l’égide de Léanòre Manòaro et d’un académicien français – oui ! -, Pascal Ory. En premier lieu, le gallo possède un vocabulaire spécifique, avec notamment une vingtaine de mots pour "averse" (bouillard, harée, ghilée, hague, trempée…) – ce qui prouve bien que l’on est en Bretagne, diront les méchantes langues. On y trouve aussi de nombreux termes intraduisibles en français sans passer par une périphrase, tel éroncer "égratigner avec des ronces".
Le gallo se distingue également par des genres des mots particuliers (UN fromi mais UNE acordéon) et des noms de lieux singuliers, qui témoignent de la profonde imprégnation de cette langue sur son territoire : Le Douet ("le lavoir"), la Musse ("la Brèche"), le Foutel ("le Hêtre")… Une toponymie qui s’est même exportée outre-Atlantique, après l’arrivée sur le continent américain de colons de langue gallèse, comme en témoigne La pointe de la Saudraie ("lieu planté de saules") à Terre-Neuve.
D’où viennent ces particularités ? De l’Histoire, bien sûr. Alors que toute la Bretagne a été latinisée à partir du Ier siècle après Jésus-Christ, c'est surtout l’ouest de la région, que l’on appelle la "Basse-Bretagne", qui a connu une "receltisation" avec l’arrivée de populations venues de Grande-Bretagne, à partir du Ve siècle. En "Haute-Bretagne", à l’est, on a donc continué à parler une forme de latin tardif, lequel évoluera ensuite sous l’influence des Francs et, plus marginalement, celles des Bretons et des Vikings installés en Normandie.
Ce parcours original a fait du gallo une langue proche, mais différente du français. Ainsi, le latin calor a-t-il donné respectivement "chaod" et "chaud" tandis que cantor a abouti à "chantou" et "chanteur". Le gallo n’est donc en rien une "déformation" du français, comme une certaine propagande a voulu le faire croire, mais une autre langue romane correspondant à l’évolution spécifique du latin dans cette région.
Longtemps, d'ailleurs, cette variation au sein des langues d’oïl a d'ailleurs été reconnue et valorisée. Pierre de Ronsard, par exemple, a utilisé dans ses œuvres des termes tourangeaux comme avette ("abeille"), nuaux ("nuages") ou nettir ("nettoyer"). Et cela ne choquait personne. C’est à partir du XVIIe siècle que les autres langues de France ont commencé à être stigmatisées, et plus encore les langues d’oïl, en raison de leur proximité avec le parler de Paris.
Le coup décisif, ici, comme ailleurs, sera porté au gallo à la fin du XIXe siècle par l’école de la République. Le français est alors présenté comme la langue du progrès, dont les instituteurs se font les agents zélés. En 1885, dans les Côtes-d’Armor (Côtes-du-Nord, à cette époque), l’inspecteur d’académie les félicite ainsi de faire "prendre aux élèves l’habitude d’un langage juste, net et sain, grâce auquel ils échappent à ce patois des campagnes et surtout à ce jargon d’atelier, qui, en déformant la langue, avilit la pensée". On n’est pas loin des théories racistes…
Aussi contestable soit-elle, la méthode se révélera diablement efficace. Si, dans la première moitié du XXe siècle, la pratique du gallo est encore majoritaire dans la population, un sentiment de "honte de soi" gagne peu à peu les locuteurs. L’Encyclopédie cite ainsi ce témoignage d’un agriculteur, Georges Vivant : "Le patois nous collait à la peau comme l’odeur des étables. C’était l’étiquette qui faisait montrer du doigt le péquenot, le bouseux dont on se gaussait. Nous en débarrasser, c’était travailler à notre bien".
Le déclin s’accélère après la Seconde Guerre mondiale. Non seulement l’école continue son travail de sape, mais la substitution linguistique est amplifiée par l'affaiblissement de la société paysanne, l’urbanisation et l’arrivée dans les foyers d’une radio et d’une télévision où seul le français est mis à l’honneur.
Il faut attendre l’après 1968 pour qu’un mouvement militant se développe et obtienne de premiers succès. A partir des années 1980, le gallo entre (timidement) dans les collèges, les lycées et même à l’université ; des livres, des dictionnaires et des grammaires lui sont consacrés ; une scène musicale se développe (voir la rubrique "A regarder")… Il bénéficie également d’une forme de reconnaissance institutionnelle en étant cité en 1999 parmi les langues de France et reconnu comme une langue de Bretagne par le Conseil régional. Cela n’empêche pas la politique nationale de lui rester globalement défavorable. Alors que 269 lycéens avaient présenté l’option gallo au bac en 2019, la réforme mise en place par le très centralisateur Jean-Michel Blanquer a fait tomber ce nombre à… 13 en 2024.
Géographie oblige, les militants du gallo se sont largement inspirés de la dynamique de leurs homologues bretons, avec lesquels les relations ne sont pas toujours simples. De fait, la revendication gallèse entre en conflit avec la doctrine selon laquelle l’ensemble de la région devrait renouer avec la culture celtique.
Il n’empêche. Si le gallo est aujourd’hui encore classé parmi les "langues sérieusement en danger" par l’Unesco, sa disparition, plusieurs fois annoncée, ne s’est toujours pas produite…
(1) 132 000 contre 107 000, selon la dernière enquête sociolinguistique menée en 2024 dans les cinq départements de la Bretagne historique.
(2) Encyclopédie de la Haute-Bretagne, sous la direction de Pascal Ory et Léanòre Manòarò. Editions Presses universitaires de Rennes.
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