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"Brigitte l’adore, vraiment" : comment Sébastien Lecornu a gagné la confiance d’Emmanuel Macron

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Qui aurait cru que Sébastien Lecornu serait celui qui éteindrait la lumière de ce décennat unique en son genre ? Au moment où les macronistes historiques ont vogué vers d’autres cieux et que les ambitieux ont déjà un pied, voire deux, dans l’arène présidentielle, il ne reste donc que lui. Par quel miracle ce conseiller départemental de l’Eure, jeune vieux ambitieux aux antipodes des nouveaux dirigeants du pays, s’est mué en austère chef de gouvernement en qui le président a placé une confiance totale ? Récit d’une ascension préméditée.

Chapitre 1

"Un ministre, ça n’a qu’un seul électeur : le président"

Ils n’ont pas grand-chose en commun. Pas leur passé, à peine leurs idées, et leur long compagnonnage s’est avéré tourmenté. Mais cet ancien ténor du gouvernement, issu de la gauche, doit bien reconnaître une qualité à son cadet biberonné à la culture UMP : "Sébastien Lecornu, c’est un gars qui se rend indispensable, c’est un talent." Un talent ? Pour un professionnel de la politique, c’est un travail. Mieux, une hygiène de vie. La Ve République a ceci de particulier que, pour exercer le pouvoir, il faut soit être président, soit le marquer à la culotte. Sacré défi pour un homme de 31 ans, inconnu au bataillon, embarqué au gouvernement dans les valises d’Edouard Philippe un beau jour de juin 2017.

Comment gravir les échelons ? En montrant patte blanche, d’abord. À l’Ecologie, alors qu’il maîtrise le sujet autant que le football ou les claquettes, il apparaît aux yeux du président comme "le ministre le plus solide de cette maison de fous", se remémore un membre du cabinet de Nicolas Hulot. Fessenheim, Bure, Notre-Dame-des-Landes, les chasseurs, les frasques de son ministre de tutelle… "Il a vraiment géré la mouise", chuchote l’ancienne porte-parole Sibeth Ndiaye. Coup de pouce du destin, voilà des sujets sensibles qu’Emmanuel Macron scrute de près. Lecornu a mis le pied dans la porte de l’Elysée pour ne plus jamais le retirer. "Il a installé une stratégie monodirectionnelle : toujours se trouver dans l’orbite du président. Sébastien est extrêmement discipliné… Cela vaut pour ça aussi", résume l’un des tout premiers compagnons de route d’Emmanuel Macron.

En bon géographe de la politique, il cartographie cette Macronie qu’il connaît peu et dont il moque parfois, pour ne pas dire souvent, le manque de flair : il voit ceux qu’il faut voir, déjeune deux fois avec ceux dont il faut gagner la confiance, annule ceux qui n’en valent pas tellement la peine. Et laisse dans son agenda des plages pour fignoler les nombreuses notes qu’il adresse à Emmanuel Macron. Et tant pis si ce projet de "grand débat", durant lequel le président irait se frotter une demi-journée à des Français en colère, le laisse sceptique. Des heures et des heures d’avion avec le chef ? L’opportunité de prouver sa valeur dans sa gestion des élus locaux ? Banco. Il aura tout le temps de jurer plus tard que c’était son idée.

Le petit côté ‘je ne donne jamais mon avis sur rien en réunion, mais je passe ma vie à faire des courbettes une fois que c’est terminé’, forcément, ça agace les copains

Un ancien ministre

A l’arrivée, personne n’a grappillé autant de miles près du chef de l’Etat. A une époque où celui-ci maîtrise encore les horloges, un tour de cadran en sa compagnie en vaut cent. Comprendre le président, c’est avant tout comprendre l’homme derrière la fonction. Par chance et talent, Sébastien Lecornu est d’une finesse psychologique redoutable. Preuve par l’algèbre : personne mieux que lui n’a compris qu’Emmanuel Macron ne supportait rien moins que d’être débattu ou, pire, contredit en public. Et un public, c’est à partir de trois, le jeune loup sait compter sur ses doigts. Alors, il s’arrange pour multiplier les petits moments à deux, les apartés feutrés, après les conseils des ministres ou les réunions à l’Elysée. Cinq minutes par-ci, dix minutes par là, sous l’œil médusé de ses collègues : "Le petit côté ‘je ne donne jamais mon avis sur rien en réunion, mais je passe ma vie à faire des courbettes une fois que c’est terminé’, forcément, ça agace les copains", se souvient l’un d’eux, qui a observé ces messes basses durant sept longues années. Le 5 septembre 2024, le gouvernement Barnier n’est pas encore nommé qu’un pot est organisé au Château pour dire au revoir à Gabriel Attal et ses ministres : Sébastien Lecornu, certain de rester aux Armées, devise avec le président toute la soirée. Les autres camarades, à l’exception bien sûr du "frère" Gérald Darmanin, n’auront pas l’occasion d’entendre le son de sa voix.

Courtisan, Sébastien Lecornu ? Pour beaucoup, cela crève les yeux. Mais où s'arrêtent les conseils avisés et commence la servilité ? "Des courtisans, il y en a mille autour d’Emmanuel Macron, et il ne les traite pas de la même manière que les gens en qui il a confiance dans le jugement", tranche le député et ancien ministre Marc Ferracci, par ailleurs témoin de mariage du chef de l'Etat. Contrairement aux autres adorateurs du président, le Normand a le mérite d’être d’une loyauté absolue et d’un mutisme sans faille sur leurs nombreux dialogues aux arrière-goûts de fumée de cigare et de whisky écossais. "Il est habile, mais il est fiable, c’est une qualité qui se perd, fait savoir un vieux grognard d’Emmanuel Macron. La présence, la disponibilité, l’écoute et l’assiduité, même quand c’est ennuyeux à mourir, tout cela compte." La recette pour devenir indispensable. "Seb est très sympa, oui, du moment que vous n’êtes pas sur le chemin entre lui et sa cible", sourit un proche du patron. Business is business : Devant ses équipes, Sébastien Lecornu le répétait souvent: "Un ministre, ça n’a qu’un seul électeur : le président."

Membre de tous les gouvernements depuis 2017, Sébastien Lecornu a acquis la confiance totale du chef de l'Etat (ici en 2025, lors des cérémonies du 11 novembre).

Chapitre 2

"Vous ne soupçonnez pas sa capacité à l’indifférence"

Il y a une éternité, un jeune ministre délégué aux Collectivités territoriales au regard bien malicieux, pas encore tout à fait arrivé mais déjà installé dans le bon wagon, glissait tout bas une rare confidence au sujet du chef de l’Etat : "Sarkozy pouvait vociférer, gueuler ; Macron, lui, a un côté très mitterrandien : vous ne soupçonnez pas sa très grande capacité à l’indifférence." Depuis, une infinité de ministres en ont fait l’amère expérience. Lui, non. Jamais. Cela fait neuf ans maintenant que Sébastien Lecornu ne laisse pas le président de la République indifférent.

A l’Elysée, on reconnaît volontiers que le premier de la classe porte un bilan pour le moins mitigé de son passage aux Outre-Mer ou dans son département de l’Eure, où 4 circonscriptions sur 5 sont tombées dans l’escarcelle du RN en 2022. D’autres auraient connu la disgrâce. Lui, non. Plaire et séduire semblent à cent lieues des préoccupations de l’homme besogneux aux sourcils froncés qui se dressent devant les Français depuis cinq mois. Il n’en est rien. Et puisqu’il s’agit des spécialités du chef de l’Etat, ces deux-là se sont bien trouvés. Un président à la fois respectueux et impressionné par les élus locaux au cursus honorum capables de lui raconter la France telle qu’ils la vivent dans leurs tripes. Un cardinal promu camerlingue en mesure d'aussi bien réciter mot pour mot les répliques de La Folie des grandeurs que des passages entiers des Mémoires de guerre du Général ou de la Constitution de 1958. "Il a été subjugué par le président, complètement charmé, mais entrant dans une relation dénuée de la distance minimum requise dans ce genre d’institution", décrit froidement un "copain" philippiste.

Deux questions resteront à jamais insolubles. Pour le poussin, qui de l’œuf ou la poule ? Pour Lecornu, qui d’Emmanuel ou Brigitte ? Chacun y va de ses souvenirs et suppositions. Une chose est sûre : si l’ascension du Normand a été à ce point fulgurante, c’est aussi parce qu’il a varappé par la face nord du président : Brigitte Macron. Tous, ou presque, ont essayé. Peu, surtout parmi les pièces rapportées, ont réussi. Aucun, sans doute, autant que lui. Ce n’est pas de la sympathie, mais une idylle : "Entre eux, c’est très, très fort. Brigitte l’adore, vraiment", glisse l’un de leurs amis communs. Combien de ministres racontent qu’en passant discrètement par la grille du coq, au fond du jardin de l’Elysée, pour visiter le président à l’heure du déjeuner, il n’était pas rare d’apercevoir les inséparables attablés en tête à tête sur la terrasse de "l’aile Madame"?

Incongru ? Pourquoi ? Lui la fait mourir de rire ; elle n’hésite jamais à encenser en public ses anecdotes croustillantes, imitations bien senties et grivoiseries bon teint. Et puis, il y a les petites attentions : les confidences textotées, les bouquets de fleurs envoyés, les déjeuners champêtres au jardin de Giverny, les dîners organisés en trio avec Carla Bruni… Alors, lorsque son président de mari se décide enfin à le nommer à Matignon, la voilà heureuse pour lui. Soulagée, aussi. En octobre dernier, elle s’en épanche auprès de Stéphane Bern, qui a partagé nombre de leurs soirées : "Sébastien, il est solide, heureusement qu’il est là. Il est temps de remettre de l’ordre dans tout ça."

Côté Lecornu, l’ordre, la gravité, l’ascétisme. Côté Sébastien, ses agapes, sa vie d’à côté qu’il déteste exposer : l’animateur vedette, fana des têtes couronnées, chez qui il a passé ses vacances trois années de suite sur l’île grecque de Paros ; ou encore les châtelains qui le fascinent, de l’architecte d’intérieur Jacques Garcia au producteur de télévision Jean-Louis Remilleux… "Je ne suis pas dans les trucs de Saint-Germain-des-Prés", balayait le Premier ministre quelques jours après son entrée en fonction. Non. Mais l’Eurois a ses aises, plaît, séduit même dans le microcosme semi-rural, culturel et un brin mondain qui penche à droite. Bref, dans ce que d’aucuns autour de lui appellent la "bourgeoisie de province", amatrice d’art, de belles pierres et de gueuletons. Le solitaire s’y révèle en formidable réseauteur, quand ce n’est pas son compère Thierry Solère qui fait de lui la coqueluche de grands patrons. Décidément, Sébastien Lecornu ne laisse personne indifférent. De temps à autre, au lendemain de ces longues soirées d’entre-soi festif, Emmanuel Macron se montrait facétieux avec celui qui est devenu son moine-soldat : "Alors comme ça, certains de nos ministres passent des week-ends sympathiques ?!" Sa nomination à Matignon les a rendus bien moins chaleureux. Mais Lecornu a le sens du sacrifice et le visage du casanier. Alors, autant qu’ils se voient…

Chapitre 3

"Le pull ? Ça m’évite les rhumes"

​​Trop, c’est trop. Cet intime d’Emmanuel Macron ne supporte plus la vision de Sébastien Lecornu. Ô rien de personnel. Il apprécie plutôt l'homme. Non, c’est son modeste pull en V qui l'indispose. Décliné dans une variété toute relative de couleurs - on passe du gris au bleu marine -, il ne quitte plus les épaules du Normand. Un jour, cet ancien ministre alerte l'hôte de Matignon sur ce crime contre le bon goût. "C’est démago ton truc ! Ce pull moche, tu ne le mettais pas avant." "Ça m’évite les rhumes", lui répond le Premier ministre, sourire en coin. Avant les fêtes, le député Aurélien Pradié taquine Sébastien Lecornu, vieille connaissance des années UMP. "Tu devrais ajouter une grosse tache de graisse sur ton pull. Franchement, tu nous prends pour des cons."

Louis XI se déguisait pour prendre le pouls de la rue. Sébastien Lecornu fait-il de même pour s'attirer les bonnes grâces du peuple ? Vous n'y pensez pas ! Il portait sa petite laine bien avant son entrée à Matignon. Gérald Darmanin taquine depuis toujours son ami sur ses goûts vestimentaires douteux, comme sa calvitie naissante.

Sébastien Lecornu n'en prend pas ombrage. L'homme mesure la valeur symbolique de son accoutrement. La modestie, il la porte sur ses épaules. Un député LR a eu la surprise d’être sondé par un conseiller de Matignon sur le style du chef du gouvernement. "Ce qui fonctionne pas mal, c’est ton côté prêt à se déguiser pour aller sur les marchés", a même glissé au Normand Frédéric Dabi, directeur général opinion de l’Ifop. Vive le mauvais goût ! "Comme beaucoup qui réussissent en politique, il a harmonisé sa nature et sa stratégie", note l'ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin.

Il est fort avec son air de mec à ne pas y toucher

Gabriel Attal

Sébastien Lecornu, ou l'art de saisir l'époque. Les aspirations populaires - par essence changeantes - coïncident avec sa personnalité. C'est peut-être cela, la chance en politique. La flamboyance macroniste est passée de mode ? Il incarne physiquement la discrétion. Les Français sont lassés du bavardage politique ? Il limite ses apparitions médiatiques. Quand il se plie à l'exercice, il y déroule une rhétorique sacrificielle, se comparant à un "moine-soldat". La vie d'un homme de Dieu est dédiée à l'être suprême. Ici, la France. De cet élu local, les Français ne connaissent rien. Ni la vie privée, ni ce sens de l'humour féroce qu'il réserve à ses proches. "Il est fort avec son air de mec à ne pas y toucher", sourit en privé Gabriel Attal.

Sébastien Lecornu est un politique pur jus, qui a bâti sa popularité sur son rejet par les Français. Ses silences sont applaudis, sa discrétion est louée. Loin des yeux, loin de la haine. Son absence de boulimie médiatique suggère une absence d'ambition ou d'ego. A tort. Elle l'a protégée d'un rejet de l'opinion publique en période de tempête. Qui se souvient d'interventions publiques de Sébastien Lecornu lors de la réforme des retraites ou en pleine crise des gilets jaunes ? Le silence est un bouclier qui est en plus valorisé. "Sa ruse est de faire semblant de ne pas être pressé", note un ex-conseiller de Matignon. L'homme rompt avec la modernité pour mieux épouser l'immanence de la politique : la quête du pouvoir.

Chapitre 4

"On les a niqués"

Sébastien Lecornu est un admirateur de Georges Pompidou. Cette fois, il a oublié la distinction de l’auteur d’une Anthologie de la poésie française. Après l’adoption du budget 2026, le Premier ministre se laisse aller. "On les a bien niqués", clame-t-il en privé. De qui parle-t-il ? Qu’importe. Le chef du gouvernement a franchi une haie que beaucoup jugeaient trop haute. Il y en a eu d’autres. Ce 4 septembre 2018, Nicolas Hulot devise avec François de Rugy, son successeur, à l’issue de leur passation de pouvoir au ministère de la Transition écologique. Survient le cas de Sébastien Lecornu, secrétaire d’Etat auprès de l’ex-présentateur de TF1. "Il faudrait le tenir avec la bride courte", lâche l’ancien ministre, pas mécontent d’avoir délégué au Normand les dossiers les plus brûlants. L’ambition est là. En 2022, il prévient Emmanuel Macron : les Armées ou rien. Ce sera l’Hôtel de Brienne.

Et maintenant ? Après l’adoption du budget, une réalité se rappelle au Premier ministre. Aucune réforme législative d’ampleur ne peut voir le jour, faute de majorité à l’Assemblée. Sébastien Lecornu cherche à donner du sens à son passage à Matignon. Il détaille à la presse régionale une série de priorités, soucieux de donner du sens à l’année qui vient. "Ceux qui pensent qu’ils vont pouvoir le placarder d’ici à 2027 en lui marchant sur les pieds se mettent le doigt dans l’œil", prévient une ministre. Il veille aussi à éviter les chausse-trapes. Début janvier, un député LR le met en garde par SMS d’un risque de censure autour de l’accord UE-Mercosur. Le chef du gouvernement rappelle le lanceur d’alerte dans la minute. "Qui puis-je appeler pour calmer votre groupe ?" demande-t-il.

Le Premier ministre Sébastien Lecornu, ici à l'Assemblée le 23 janvier, a réussi à faire adopter le budget de l'Etat pour 2026.

Et après ? Qui entre à Matignon songe à l’Elysée. Parlez-en à Gabriel Attal. Sébastien Lecornu fait mine d’ignorer cette règle d’airain de la politique. Un pilier du bloc central l’a récemment titillé à ce sujet :

- "Tu vas être tenté d’y aller, Macron va te pousser."

- "Non. J’espère tenir jusqu’à la présidentielle. Et si un jour, je peux revenir à la Défense…"

Le patron des socialistes, Olivier Faure, a eu droit au même démenti. L’élection présidentielle expose à une lumière crue ceux qui s’y risquent. Peut-être le goût du secret de Sébastien Lecornu sied-il mal aux canons de cette course, où le narcissisme est roi. "Il a une appétence pour le pouvoir, le vrai", note un macroniste historique. S’il souhaite obtenir le pouvoir suprême, il devra cette fois se libérer de lui-même.















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