A Berlin, l'inventivité des cinéastes pour raconter le monde là où filmer est impossible
Projeté en ouverture du festival de cinéma de Berlin jeudi, "No Good Men" de la réalisatrice Shahrbanoo Sadat est l'une des rares oeuvres issues du cinéma afghan.
"Pendant très, très longtemps, les histoires afghanes ont été racontées par des cinéastes étrangers et il y a donc toujours eu une sorte de déformation", a expliqué Mme Sadat, dont c'est le troisième long métrage.
La cinéaste, réfugiée à Hambourg depuis la prise de Kaboul par les talibans en 2021, n'a jamais pu tourner dans son pays, même avant la chute de la république.
Pour "No Good Men", une comédie romantique sur une camérawoman qui noue une relation avec un reporter vedette en pleine offensive des talibans, elle a envisagé le Tadjikistan (ou elle a déjà travaillé), la Jordanie ou encore la Grèce pour recréer les rues de la capitale afghane. Tout est tombé à l'eau à cause de problèmes d'assurance ou de financements.
"Tous les réalisateurs, dont moi, nous nous précipitons au Moyen-Orient pour n'importe quelle histoire sur l'Afghanistan. Mais c'est un film de fiction, pas un documentaire, donc j'ai le droit de créer", a confié Mme Sadat lors d'une rencontre avec l'AFP.
Témoigner
Le film a finalement été tourné dans le nord de l'Allemagne, avec des réfugiés afghans. Pour la scène finale de l'évacuation des civils depuis l'aéroport, la réalisatrice a opté pour une prison abandonnée à Berlin et attendu un ciel bleu dégagé pour rappeler sa ville d'origine.
La réalisatrice libanaise Danielle Arbid a été confrontée au même problème. Alors qu'elle s'apprête à tourner "Only Rebels Win" avec Hiam Abbass à Beyrouth en septembre 2024, l'armée israélienne démarre une campagne de bombardements qui durera deux mois.
"La production m'a dit +est-ce qu'on peut le faire à Marseille ou à Montreuil ?+ j'ai dit +non, en studio+", se remémore la réalisatrice auprès de l'AFP.
Le film, qui raconte une histoire d'amour entre une dame âgée chrétienne palestinienne et un immigré sud-soudanais musulman, 40 ans plus jeune, a donc été tourné dans un studio à Saint-Denis, près de Paris, "avec 600.000 euros et deux murs", s'amuse Danielle Arbid.
Elle a sollicité une équipe au Liban pour qu'ils tournent des plans fixes de rues à Beyrouth qui ont ensuite été rétro-projetés sur des écrans derrière les acteurs.
Montrer les rues de la capitale libanaise alors qu'elle était durement bombardée "partait pour moi d'une colère, d'une volonté militante" pour témoigner de la résilience de Beyrouth.
Choix artistique
Pour le réalisateur allemand Ilker Çatak, qui présente "Yellow Letters" en compétition officielle, la logique a été différente.
Son film, qui raconte le destin d'un metteur en scène turc et de sa femme actrice soudain interdits de travailler en raison de leurs opinions politiques, a été entièrement tourné en Allemagne.
Berlin incarne Ankara et Hambourg supplante Istanbul. La production l'assure, un tournage en Turquie aurait parfaitement été possible malgré la sensibilité du sujet, mais l'Allemagne a été choisie pour montrer la fragilité universelle des libertés.
"Nous pensons que tout va très bien (en Allemagne) et que nous sommes en sécurité mais rien n'est sûr", déclare le réalisateur né dans ce pays de parents turcs.
"La démocratie et la liberté d'expression doivent être défendues tous les jours", plaide le réalisateur. "Ca peut nous être enlevé n'importe quand en Allemagne, mais aussi en Occident. L'Occident n'est en aucun cas meilleur que les autres régions du monde".
