Aides sociales : cette complaisance qui affaiblit la France, par Julia de Funès
De nombreux chefs d’entreprise s’interrogent : comment faire revenir les individus au travail ? La question n’est plus marginale ni sectorielle. Ce n’est plus seulement une difficulté de recrutement, ni un problème d’attractivité des entreprises, mais une interrogation plus profonde sur le rapport que notre société entretient avec le travail lui-même. Elle révèle un trouble plus profond : une modification de notre rapport collectif à l’effort, à la contrainte, à la contribution. Ce n’est pas seulement le marché de l’emploi qui se tend, c’est la valeur même du travail qui s’émousse.
Lorsqu’il devient presque aussi rationnel de ne pas travailler que de travailler, non par paresse mais par calcul, le problème n’est plus moral, il est structurel. Car un système se dérègle lorsqu’il réduit l’écart entre ce que rapporte l’activité et ce que procure l’assistance au point de rendre l’effort à peine avantageux. Les horaires contraints, la fatigue, les renoncements ordinaires qu’implique toute vie professionnelle ne trouvent plus de justification suffisante. Nous dénonçons des comportements individuels là où s’exprime une incitation collective. Une organisation sociale qui rend le retrait supportable fabrique, sans le vouloir, le désengagement qu’elle déplore.
Ce désengagement repose sur plusieurs confusions. La première mélange les notions d’aides sociales et d'assistance. L’aide suppose un appui temporaire destiné à restaurer l’autonomie. L’aide vise la sortie de l’aide. L’assistanat, à l’inverse, installe et fige. Il remplace l’élan par l’habitude et substitue la compensation à l’émancipation. L’un est un tremplin, l’autre un dispositif de maintien. Née d’un souci légitime de justice et de solidarité, l’aide glisse vers une forme d’assistanat qui, loin d’élever, abaisse. Et ce que nous avons pensé comme un progrès devient insidieusement une immobilité organisée que l’on n’ose plus interroger sans être aussitôt soupçonné d’inhumanité par les vigiles du bien. La deuxième confusion touche à l’égalité des droits. Nous avons progressivement assimilé l’égalité à l’égalisation. Or la justice ne consiste pas à réduire indistinctement les écarts, mais à proportionner droits et contributions selon une équité intelligible. L’égalité des droits ne signifie pas l’indifférence aux efforts, sans quoi nous finissons par délégitimer l’idée même de mérite.
Sortir du tabou de l’argent
Que faire alors ? Le remède ne consisterait bien sûr nullement à supprimer les aides sociales. Nous devons rester fiers de cette solidarité française, unique au monde par son ampleur, l’idée profondément humaine qui la fonde et la volonté de ne pas laisser les plus fragiles au bord du chemin. Mais cette vertu publique, pour être maintenue, et ne pas chavirer en vice systémique, supposerait plusieurs formes de courage. Un courage moral d’abord, celui de sortir du tabou de l’argent. Nous entretenons dans notre pays une culpabilité morale autour de l’argent, du gain, de l’enrichissement et de la réussite économique, quand ils devraient être assumés comme le fruit légitime d’un effort, d’une contribution, d’un engagement. Une société qui culpabilise la réussite économique tout en sanctuarisant l’assistance se condamne nécessairement à l’impuissance.
Un courage philosophique ensuite : restaurer les distinctions que nous avons laissées se dissoudre entre aide et assistanat, justice et égalitarisme, solidarité et dépendance. Un courage politique surtout, celui qui assumerait l’idée que revoir les aides ne serait pas une régression sociale, mais la restauration d’une exigence d’équité : celle de rétablir une égalité plus juste entre ceux qui travaillent et ceux qui en bénéficient indûment.
Encore faudrait-il entrer dans une culture de l’efficacité et de la productivité et pas seulement des bonnes intentions. Pendant que certains pays avancent avec fougue, nous croulons sous les bons sentiments au point de nous perdre dans une complaisance blâmable qui préfère les belles intentions à la réalité de la situation. La solidarité ne perdrait rien à un fonctionnement plus exigeant. Elle y gagnerait au contraire sa véritable noblesse, celle d’une aide qui élève, d’un soutien qui émancipe, et d’un pays plus fier d’enrichir que d’entretenir.
