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Февраль
2026

Mort de Quentin Deranque : comment déradicaliser les militants violents ?

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La mort de Quentin Deranque, 23 ans, membre de la mouvance identitaire lyonnaise, deux jours après une rixe qui l’a opposé à des antifascistes à Lyon, a provoqué une onde de choc politique majeure. Depuis, l'affaire alimente un débat houleux sur la responsabilité respective des extrêmes, sept personnes ont été mises en examen, dont un assistant parlementaire et un ancien stagiaire du député LFI Raphaël Arnault, pour homicide volontaire et complicité de meurtre, et une marche d'hommage a rassemblé plus de 3 000 personnes à Lyon le 21 février, émaillée de saluts nazis et d'insultes homophobes.

Mais au-delà de ces polémiques, cet événement tragique soulève aussi une question fondamentale sur laquelle les chercheurs en psychologie sociale et en sciences politiques se penchent depuis des décennies : peut-on déradicaliser les militants violents et, si oui, comment ?

Un manque de données robustes

Il faut d’abord comprendre comment des gens a priori ordinaires en viennent à commettre des violences politiques. Dans un article publié dans The Conversation, Antoine Marie, chercheur postdoctorant à l'École normale supérieure (ENS-PSL) et Peter Barrett, professeur invité à l’ESSEC, citent le psychologue Fathali Moghaddam qui a théorisé “l’escalier vers le terrorisme”. Ce modèle décrit un processus progressif qui commence par une exposition sélective à l'information, se poursuit par l’acquisition de visions de plus en plus biaisées - aux accents parfois conspirationnistes - des questions politiques, et se termine par la déshumanisation du camp adverse. “Lorsque des personnes s’enferment dans des chambres d’écho informationnelles, elles deviennent souvent incapables de se souvenir de l'humanité des gens qui pensent différemment d'eux et de se représenter le caractère moral de leurs motivations”, résume le chercheur.

Alors peut-on redescendre cet escalier ? “Il est possible de déradicaliser les militants violents, mais cela est très compliqué”, poursuit Antoine Marie. Compliqué car la pensée partisane fonctionne comme une duperie de soi. “On se raconte toujours un narratif positif sur son propre engagement, sans avoir conscience d’être extrémiste, explique-t-il. En prenant son système de croyances comme le point de référence, on pense que ce sont toujours les autres qui sont stupides, mal informés, extrêmes ou motivés par autre chose que la moralité”.

Compliqué, aussi, parce que les militants radicalisés sont souvent dans une méfiance quasi conspirationniste envers les institutions et les chercheurs. “Les personnes les plus radicalisées acceptent rarement de participer à des programmes ou des études, les groupes clandestins sont difficiles à infiltrer et les situations de violence se prêtent mal aux protocoles expérimentaux”, résume Séverine Falkowicz, maître de conférences en psychologie sociale et coauteure de Complotisme et manipulation (Book-e-Book). Résultat : il existe très peu d'études expérimentales rigoureuses sur la déradicalisation. Le consortium IMPACT Europe, qui a évalué 55 études sur la déradicalisation, le confirme : seules 12 % fournissent des données robustes.

Ce qui fonctionne : le contact, le respect, la réponse aux besoins

La recherche offre néanmoins quelques pistes. La “théorie des trois N”, du psychologue social Arie Kruglanski, suggère qu’on se radicalise par trois biais. Un réseau de pairs qui valident l'idéologie (Network), des besoins sociaux, en particulier celui de se sentir important et respecté aux yeux des autres (Need) et un récit qui légitime la violence comme voie vers la reconnaissance (Narrative). La déradicalisation consisterait à agir sur chacun des trois leviers. Des travaux de prévention menés auprès de jeunes à risque montrent par exemple que les “besoins” peuvent être comblés par des programmes sportifs conçus pour offrir reconnaissance et appartenance en dehors du groupe radical, ce qui peut réduire les attitudes favorables à l'extrémisme.

"Créer ou maintenir un lien humain, par exemple en discutant avec la personne radicalisée d’autres sujets que ceux liés à sa dérive, me semble également primordial", assure Alexander Samuel, professeur en lycée et docteur en biologie moléculaire, coauteur de Complotisme et manipulation. Se rapprocher des “adversaires” comporte, en outre, des avantages pour tout le monde. “Chaque heure passée avec des personnes pensant différemment de nous politiquement et sachant défendre leur point de vue sans caricature est un excellent investissement sur le chemin de la recherche de la vérité et de la nuance sur les sujets politiques, indique Antoine Marie. Cela permet notamment de combattre les certitudes excessives qui sont au cœur du processus de radicalisation”.

La méta analyse des psychologues sociaux Thomas Pettigrew et Linda Tropp, publiée en 2006, et portant sur plus de 500 études, prouve que le fait de passer un moment en face-à-face avec un “membre du camp rival” réduit les préjugés de manière robuste. De même, le psychologue Alexander Landry a montré, dans une étude parue en 2021, qu'il suffit parfois d'informer les gens que l'autre camp ne les déteste pas autant qu'ils le croient pour réduire la déshumanisation et l’hostilité. Dans la plupart de ces travaux, les résultats portent généralement sur des partisans ordinaires, non violents. Mais il existe aussi des cas pratiques qui montrent que la théorie du contact fonctionne aussi sur les militants les plus extrêmes.

Un Afro-Américain à la rencontre du KKK

L’un des plus connus est celui du musicien américain Daryl Davis, un Afro-Américain qui va depuis les années 1980 à la rencontre de membres du Ku Klux Klan en leur témoignant du respect et en engageant le dialogue. Son objectif : leur faire répondre à la question : “Comment pouvez-vous me détester si vous ne me connaissez même pas ?”. Il revendique avoir amené plus de 200 membres à quitter l'organisation, y compris des dirigeants de haut rang. La documentariste norvégienne Deeyah Khan, d’origine afghane et pakistanaise, a suivi une démarche similaire.

Dans son documentaire Meeting the Enemy, elle questionne avec empathie des néonazis américains dans leur maison, provoquant chez certains une dissonance cognitive et une montée d’empathie les amenant parfois à abandonner leur radicalité. Ces approches font écho à ce que Séverine Falkowicz appelle la “double bienveillance” : respecter sincèrement la personne tout en refusant de valider les idées violentes ou discriminatoires. “Mais la persuasion politique est très lente, rappelle Antoine Marie. Elle nécessite de respecter “l’adversaire” et de tisser des liens de confiance, cela prend des mois et est souvent très difficile à accomplir émotionnellement quand on a peur des idées des extrémistes”.

Ces cas restent toutefois exceptionnels. La recherche en psychologie sociale montre que les individus qui quittent un mouvement radical le font davantage par eux-mêmes, à cause d’une déception interne - désillusion face à la violence du groupe, hypocrisie des leaders, absence de camaraderie - plutôt que par un effet externe. Et lorsque les militants radicaux sortent de leur mouvement, ils abandonnent plus souvent la violence que l’idéologie qui la provoque, explique le psychologue John Horgan dans son ouvrage Walking Away from Terrorism (Routledge, 2009). Les travaux de Mary Beth Altier, de l'université de New York, qui a analysé 87 autobiographies d'anciens terroristes le confirment : 55 % des “désengagés” ont été déçus par la stratégie ou les actions de leur organisation et seuls 29 % ont réellement abandonné l'idéologie dans son ensemble.

C’est là que les programmes “d’accompagnement de sortie” prennent tout leur sens. La référence en la matière est EXIT-Deutschland. Fondé en 2000 par le criminologue Bernd Wagner et l'ancien leader néonazi Ingo Hasselbach, ce programme a suivi plus de 700 personnes souhaitant quitter l’extrême droite, avec un taux de récidive d'environ 3 %. “Leur approche repose sur un accompagnement individualisé, volontaire et de long terme, combinant un travail sur l'idéologie, un soutien social et une aide pratique à la réinsertion — y compris, parfois, le retrait de tatouages néonazis”, détaille Alexander Samuel. Le modèle a depuis été adapté à d’autres formes d’engagement, notamment avec le programme Hayat, qui s'adresse aux familles de jeunes radicalisés dans la mouvance djihadiste. Sous François Hollande, des centres de déradicalisation avaient d’ailleurs été ouverts… Avant d'être fermés dans la foulée face à l'opposition de certains élus locaux.

"Nous avons pourtant tous un rôle à jouer dans la prévention de la radicalisation, assure Séverine Falkowicz. Il faut nommer les extrêmes, en ne participant pas nous-mêmes à l'élargissement de la fenêtre d'Overton. Quand, en novembre 2025, la chaîne Youtube L'esprit critique, suivie par 579 000 personnes, se refuse à qualifier d'extrême droite le collectif Némésis (pour ne pas perdre, selon eux, l'attention d'une partie de leurs followers), ce confusionnisme privilégie la banalisation et l'adhésion aux idées de l'extrême droite, terreau d'une radicalisation de la société encore plus importante."

Ce qui ne fonctionne pas : l'attaque frontale, la violence

La recherche a aussi réussi à identifier ce qui ne fonctionne pas, comme l'attaque frontale, qui échoue presque systématiquement. Le Handbook of Deradicalisation and Disengagement (Routledge, 2020), ouvrage de référence dirigé par des chercheurs norvégiens, note que le débat idéologique frontal, employé dans plusieurs programmes (au Yémen, en Irak, en Arabie saoudite), a généralement échoué quand il était utilisé seul et a même provoqué des émeutes en milieu carcéral en Irak. “Quand les gens sont extrêmement radicalisés, ils sont imperméables à tout argument contradictoire”, résume Séverine Falkowicz. L’insulte est également contre-productive. Qualifier un groupe de "collectif de fachos" peut, par exemple, conduire à radicaliser davantage ceux qui, de près ou de loin, s'identifient au groupe visé.

La violence physique produit le même effet. Le phénomène, que le docteur en philosophie Alex Carter appelle ”l’extrémisme cumulatif”, a été documenté en Angleterre, où mouvements fascistes et antifascistes se sont mutuellement radicalisés depuis les années 1950, entraînant une spirale de la violence. En France, le documentaire Antifa, chasseurs de skins retrace une situation similaire dans le Paris des années 1980, quand des antifascistes ont décidé de répondre aux violences des skinheads de manière musclée. Si leurs actions ont conduit dans un premier temps à dépeupler les rangs de leur adversaire, ces derniers se sont à leur tour organisés de manière plus violente encore.

Cette spirale, toutefois, n'est pas symétrique dans ses effets. Selon l'historien Nicolas Lebourg, depuis 1986, 59 morts sont attribués à l'ultra-droite en France, contre six à l'ultra-gauche - dont quatre pour le seul groupe terroriste Action directe. Il faut également rappeler que là où la violence d'extrême droite cible principalement des personnes pour ce qu'elles sont — couleur de peau, orientation sexuelle, origine —, celle d'extrême gauche vise principalement des biens matériels symboles de l’Etat et du capitalisme.

Faut-il forcément déradicaliser ?

Reste donc une question : faut-il toujours déradicaliser ? L'histoire montre que la violence politique n'a pas toujours été condamnée. L'ouvrage Tenir la rue. L'autodéfense socialiste 1929-1938 (Libertalia, 2014), raconte comment, lors de la manifestation d’extrême droite à caractère insurrectionnel du 6 février 1934, les partis de gauche s’y sont violemment opposés avant de s’unir. Un mouvement qui contribuera à la victoire du Front populaire deux ans plus tard.

Selon Antoine Marie, le contexte politique est déterminant. “N'en déplaise aux visions quasi-conspirationnistes d'extrême droite et d'extrême gauche, les sociétés démocratiques modernes sont des prodiges de stabilité et de richesse économique. On oublie trop souvent les bénéfices qu'elles nous apportent : liberté d'expression, prohibition de la violence, possibilité de protester légalement, confort matériel, satisfaction de nos besoins fondamentaux. Il n'y a aucun activisme violent qui me semble justifié en démocratie, contrairement, peut-être, aux contextes d'oppression d'un régime iranien par exemple”. L'histoire du mouvement des droits civiques, et notamment les travaux d'Erica Chenoweth sur les révolutions non violentes, suggèrent d’ailleurs que, sur le long terme, la non-violence reste stratégiquement plus efficace, parce qu’elle accorde un plus grand “crédit moral” aux mouvements sociaux auprès de ceux qui n'en sont pas déjà les partisans.

En amont de la radicalisation violente, la meilleure arme reste peut-être sociétale : répondre aux besoins d’intégration et de reconnaissance sociale qui poussent les individus vers les extrêmes, ouvrir des voies de protestation légales et légitimes et enseigner dès le lycée les mécanismes de la (dé)radicalisation, comme on commence à le faire avec la désinformation. Antoine Marie propose des mesures concrètes : promouvoir l'humilité intellectuelle, s’exposer davantage aux visions politiques différentes, voire organiser des jeux de rôle où les élèves défendent successivement une position et son contraire.

Les études criminologiques convergent d'ailleurs sur ce point : l'éducation, tant académique que professionnelle, est l'un des leviers les plus efficaces. Une méta analyse de la RAND Corporation publiée en 2018 montre que les détenus ayant participé à des programmes éducatifs ont 28 % de chances en moins de récidiver. “Œuvrer à l'amélioration de la société pour tous est sans doute une des manières les plus efficaces de réduire la radicalité”, résume Alexander Samuel. Car lorsque les individus trouvent des réponses à leurs besoins par des voies pacifiques, la violence perd sa raison d'être.















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