Добавить новость
smi24.net
World News
Март
2026
1 2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28
29
30
31

Pourquoi Marguerite Duras est-elle si détestée ?

0

Il est délicat de dire du bien de Marguerite Duras dans L’Express. En 1986, le meilleur critique de l’histoire de notre journal, le regretté Angelo Rinaldi, se moquait de "la Castafiore" et ajustait ainsi le tir : "Depuis Sarah Bernhardt, aucun artiste n’avait étalé en public un pareil contentement de soi, et encore la comédienne avait-elle l’excuse de vivre avec un boa." L’autre grand arbitre des élégances littéraires de la deuxième moitié du XXe siècle, Renaud Matignon, partageait cet avis. Dans Minimum respect (2003), Philippe Muray faisait lui rimer "Duras" avec "radasse", "pétasse", "grognasse" et "bécasse". Pas sûr que c’est ce qu’il ait écrit de plus fin. On suivra encore moins Philippe Sollers voyant en Duras une "grenouille embagousée" – ne faisait-il pas là son propre autoportrait ?

Pourquoi tant de haine ? Pour beaucoup de lecteurs (plutôt de droite), Duras est une ambulance sur laquelle on tire par paresse intellectuelle. Il est vrai qu’elle a souvent donné le bâton pour se faire battre. Souvenons-nous de qui elle était dans les années 1980. La victoire à la présidentielle de son vieux copain François Mitterrand propulse l’ancienne militante du Parti communiste français en figure de proue de la gauche caviar – dès l’automne 1981, Duras participe à un voyage officiel aux Etats-Unis. En 1984, quand elle a droit à une émission spéciale d’Apostrophes, trois millions de téléspectateurs écoutent l’icône pérorer chez Bernard Pivot (à titre de comparaison, ils étaient 550 000 à regarder Gisèle Pelicot à La Grande Librairie). Dans la foulée de ce passage chez Pivot, L’Amant décroche le prix Goncourt et se vend à un million d’exemplaires. En 1985, se croyant tout permis, Duras publie dans Libération son lamentable article "Sublime, forcément sublime Christine V.", où elle accuse la mère du petit Grégory du meurtre de son fils – un texte qui avait consterné Françoise Sagan à l’époque, mais vaut encore aujourd’hui à Duras l’admiration de Christine Angot.

Des saillies en série

Dans un essai qui vient de paraître, Marguerite Duras, femme politique (Editions de l’Observatoire), Victor Laby rappelle quelques fameuses saillies politiques de l’égérie mitterrandienne. Celle qui se définissait en 1950 comme "communiste profondément, organiquement" avait la dent dure envers Jacques Chirac ("boy-scout, vieux langage et nullité profonde") et plus encore envers Jean-Marie Le Pen. En 1990, elle déclare dans Le Nouvel Obs : "Chaque matin, dans ma tête, je tue Le Pen de toute ma force. Dès que je me réveille, je recommence à tuer." Rebelote en 1992 dans le même hebdomadaire. Critiquant le "fascisme nouveau" du Front national, elle précise sa pensée : "Ces gens-là sont des meurtriers, des porcs, la racaille des temps modernes." A cause de ces propos, elle sera condamnée pour injures par le tribunal correctionnel de Paris. La place nous manque pour évoquer son homophobie – demandez à Didier Eribon ce qu’il pense de La Maladie de la mort, son court récit paru en 1982. Mais il faut raconter une anecdote qui, en 2026, plombe définitivement l’amie de Gérard Depardieu (qu’elle a fait tourner dans ses films). On sait que L’Amant a été adapté au cinéma en 1992 par Jean-Jacques Annaud. Ce dernier n’était pas le premier choix. Pour mettre en scène cette relation amoureuse entre une adolescente de 15 ans et un homme de 27 ans, le producteur, Claude Berri, avait pensé à… Roman Polanski. Quant à Duras, elle souhaitait que le projet soit confié à l’un de ses proches : Bruno Nuytten ou… Benoît Jacquot. Faut-il ressortir d’autres casseroles ?

La parole est à la défense. Citons enfin (il est temps !) une phrase intelligente de Duras. Sur France Culture en 1984, elle a ces mots : "Je n’ai jamais fait un seul roman communiste. Je pense que c’est ce qui m’a sauvée." Quand elle musèle son idéologie et laisse parler sa sensibilité (son "écriture courante", disait-elle), Duras peut être renversante. Dans l’un des plus beaux livres de cette saison, La Fêlure (Julliard), Charlotte Casiraghi signe un chapitre d’une vingtaine de pages bien senties sur l’émotion que l’on éprouve en lisant cette femme fracassée par son enfance et son alcoolisme. On ne peut qu’être d’accord avec Casiraghi quand, en se plongeant avec délectation dans le tirage spécial que la Pléiade consacre au cycle indochinois (Un barrage contre le Pacifique, L’Eden Cinéma, L’Amant et L’Amant de la Chine du Nord), on essaie de redécouvrir Duras avec un œil neuf, lavé des préjugés. Certes, il y a le scandale de sa liaison avec le Chinois – scandale décuplé selon nos critères contemporains par le fait que Duras ne se pose jamais en victime (sauf des coups de sa mère), et se revendique comme consentante. Ce qui frappe plus l’esprit, c’est la mélancolie constante et poignante qui émane de son ton résigné, la beauté des tableaux qu’elle peint en aquarelliste triste, et parfois narquoise. L’incroyable description des quartiers chics de Saigon dans Un barrage contre le Pacifique ou le portrait des épouses de colons dans L’Amant font penser à Fitzgerald – il n’est pas inutile de préciser que Duras adorait Tendre est la nuit.

Revenons aux polémiques (ici moins gratuites). Dans Marguerite Duras, femme politique, Victor Laby s’interroge sur son féminisme. Ce n’est pas triste. En 1987, c’est-à-dire au faîte de sa gloire, Duras se lâche sur les ondes de France Inter : "Une féministe, c’est à fuir. Ce n’est pas le bon moyen si l’on veut changer les choses. Je ne suis pas féministe du tout." Quelques années plus tôt, en 1982, dans le cadre d’une interview à Susan D. Cohen, elle avait tenu ces propos plus intéressants : "Je me sens plus proche des écrivains hommes que des écrivains femmes souvent, parce que hélas elles font de la littérature féminine." Ce n’était pas une parole en l’air. Encore avant, en 1980 dans Gai pied, Duras disait déjà qu’il ne faut pas "tomber dans le panneau de la littérature féminine", et invitait tous les auteurs hommes et femmes à s’émanciper de "l’aliénation originelle". Virginia Woolf ne défendait pas une autre thèse dans Une chambre à soi quand elle expliquait que les écrivains de génie ont une forme d’androgynie de l’âme – on ne trouvera pas trace de masculinisme chez Proust… A la fin de sa vie, Duras affirmait : "On passe sa vie à ça aussi, à rabâcher." C’est à la fois vrai et faux. Quand on relit dans la foulée Un barrage contre le Pacifique, qui date de 1950, et L’Amant, paru en 1984 alors que Duras vient de fêter ses 70 ans, on voit comment une seule jeunesse peut être revisitée de façons différentes, alors que la vie défile.

Ne comprend-on donc rien à Duras ? Au fond, au vu de plusieurs raisons évoquées plus haut, elle devrait être lâchée par la gauche actuelle. Une certaine droite anar, à l’inverse, pourrait apprécier son côté tata flingueuse en roue libre. Plus modérés, les lecteurs lucides et honnêtes (mais en reste-t-il ?) devraient faire fi de ses provocations souvent ridicules et louer en elle un des écrivains les plus poétiques du siècle dernier (quand seulement elle se donnait la peine de s’abandonner à son talent pur). Derrière son personnage insupportable et sa voix de rogomme, tendre était Duras.

L’Amant et autres écrits par Marguerite Duras. La Pléiade/Gallimard, 915 p., 64 €.

Marguerite Duras, femme politique par Victor Laby. Editions de l’Observatoire, 291 p., 22 €.















Музыкальные новости






















СМИ24.net — правдивые новости, непрерывно 24/7 на русском языке с ежеминутным обновлением *