Entre blizzard et géopolitique, la vie des Groenlandais suspendue à un coup de fil
"S'il y a quelque chose de grave, je crierai +Aidez‑nous, sortez+!", s'agite Mme Mathiassen. "J'ai fait la demande pour un téléphone satellite", rétorque posément Heidi Nolsø.
Quelques maisons colorées à flanc de colline, nichées dans un fjord glacé ; la trentaine d'habitants de ce hameau de l'Ouest groenlandais vit au rythme des saisons, de chasse et de pêche.
A 75 km à peine de Nuuk, la capitale, Kapisillit est pourtant seul au monde.
Comme des centaines d'autres villages du Groenland, la colonie dépend d'un réseau de télécommunications fragile et onéreux, désormais soumis aux bourrasques de la géopolitique.
"Le plus vulnérable"
Sur la falaise enneigée, un long bâtiment jaune. Lorsque Heidi Nolsø en pousse la porte, une odeur rance s'échappe : "c'est le cabinet médical, abandonné depuis plusieurs mois". Un stéthoscope posé sur la table, mais sans médecin.
Dans cette colonie accessible uniquement en bateau, les habitants s'en remettent aux téléconsultations. Les évacuations d’urgence se font en hélicoptère. En cas d'infarctus, "c'est trop tard", lâche la cheffe du village, quadragénaire.
Mais sans connexion, impossible de contacter Nuuk. "Si on était coupés du monde, ce serait terrible", admet Mme Nolsø.
En termes de connectivité, le Groenland est "le pays le plus vulnérable de l'Arctique", explique à l'AFP Signe Ravn-Højgaard, directrice du groupe de réflexion Digital Infrastruktur.
Il est relié au monde par deux câbles de fibre optique qui courent sous la mer vers le Canada et l'Islande, complétés dans le nord et l'est par une couverture satellitaire.
Les câbles sont en fin de vie et une rupture simultanée, comme en 2019, laisserait les habitants sans connexion pendant plusieurs mois.
"Le Groenland s'attend aussi à ce que son réseau soit de plus en plus ciblé, puisque l'Arctique devient une zone de conflit", analyse Michael Delaunay, spécialiste de la connectivité arctique au sein du même groupe de réflexion.
Dans le sillage des tensions avec Washington, le territoire autonome danois a obtenu, en octobre 2025, le financement d'un troisième câble sous-marin, intégré à l'accord de défense signé avec Copenhague.
- Coupures fréquentes –
À Kapisillit se dresse une petite école de bois rouge, avec sa cloche, sa bibliothèque et son fusil de chasse soviétique contre les ours polaires.
Chaque matin, Mme Mathiassen retire ses moufles en peau de phoque et allume son iPad.
"Je peux rester connectée avec Nuuk en permanence", explique-t-elle. "Il y avait un ordinateur mais il n'a pas été réparé. Trop difficile à distance".
Par la fenêtre, on distingue le relais téléphonique qui surplombe le village, le raccordant au monde extérieur. Ces derniers jours, il était en panne et le réseau instable.
"Hier, deux hélicoptères ont atterri ici, au milieu. Ils ont trifouillé quelque chose, puis sont repartis", dit l'institutrice.
Sur un rebord de fenêtre, des tablettes prennent la poussière, vestiges d'un projet d'école en ligne.
Les coupures fréquentes ont poussé le rectorat à faire appel à l'institutrice, même si elle n'a que deux élèves.
Ne parlant pas groenlandais, elle est aidée par une assistante du village. Le cours se fait en danois. Le style est austère, la classe vide.
Chaque matin, Tulliaq, 11 ans, et Viola, 7 ans, doivent déposer leurs téléphones dans une boîte.
"Ils préfèrent parler à leur oncle ou tante quelque part ailleurs au Groenland, plutôt que d'apprendre le danois", pique Mme Mathiassen.
Tulliaq s'exécute avec peine. Son portable est le seul lien avec son ami qui vit en Ecosse.
A 14 ans, les adolescents partent étudier à Nuuk et reviennent rarement. Les réseaux sociaux sont devenus un maillon essentiel du lien communautaire au Groenland.
"Toutes les relations, y compris des élus, passent par Facebook ou Messenger", analyse Mikaa Blugeon-Mered, spécialiste de l'Arctique. Pour Washington, cela constitue une "richesse inestimable de renseignement sur les décideurs groenlandais".
Sur la plateforme de Meta, les experts observent l'apparition de faux profils et une polarisation croissante du débat public, dans un contexte où la population est peu sensibilisée aux risques de manipulation de l'information.
Une menace d'autant plus lourde que, derrière les écrans, la fragilité sociale reste omniprésente.
Suicide
À la pause, Mme Mathiassen sort un album photo du placard. Sur le papier glacé jauni, une vingtaine de jeunes Groenlandais sourient, les pieds dans la neige. Au dos, une inscription : "photo de classe 1997".
L'assistante se cherche sur un cliché, puis scrute les visages, pensive. "Beaucoup sont morts", lâche-t-elle. "Suicide..."
L'exode rural des années 1970, encouragé par Copenhague, a fait éclater le modèle social groenlandais et rester en contact avec ses proches est devenu un besoin vital.
L'accès reste pourtant difficile, un abonnement internet coûtant environ 147 euros par mois.
"Seuls les riches peuvent se l'offrir", regrette Heidi Nolsø, alors que nombre de personnes âgées vivent de leur seule retraite. "Si nous avions un Starlink, tout serait plus simple."
Mais les terminaux internet satellitaires de l'américain SpaceX sont interdits au Groenland, où l'opérateur national Tusass détient le monopole des télécommunications.
Son modèle repose sur une harmonisation des tarifs : les habitants des grandes villes, plus solvables, subventionnent les zones isolées où les coûts seraient autrement prohibitifs. Une concurrence directe mettrait en péril cet équilibre.
En avril 2025, une gigantesque panne d'électricité en Espagne avait d'ailleurs privé de téléphone une partie du Groenland, qui dépend de satellites espagnols.
Pour renforcer son réseau, Tusass avait envisagé un accord avec SpaceX, avant de se tourner en octobre vers le français Eutelsat, pourtant moins performant.
En filigrane se dessine la crainte d’une ingérence américaine.
"La situation géopolitique a beaucoup joué dans le choix d'un opérateur européen plutôt qu'américain", relève M. Delaunay, qui estime que Starlink demeure "un acteur étranger et instable" aux yeux de Nuuk.
Par la fenêtre de l'école, on aperçoit un bateau de pêche fendre l’eau de la baie, cernée de montagnes. Parfois, une frégate militaire danoise aussi, lorsque la tempête secoue Nuuk.
"Je ferai quoi si je vois arriver les bâtiments américains ou russes ?", se demande Vanilla. "Un jeune garçon m'a dit +s’ils viennent, j’ai une arme et je sais m'en servir+."
Son plan pour l’instant sera de suivre "les gens d’ici".
Mais le péril est ailleurs. En février 2025, deux jours de tempête avaient dévasté des maisons et coupé Kapisillit du monde.
"En cas d'urgence, on n'aurait eu aucune aide de Nuuk", regrette Heidi.
"Les Groenlandais sont des gens patients", dit-elle. Si tout s'arrête, "ils reviendront à la nature."
