Donald Trump - Léon XIV : le duel entre deux Américains que tout oppose
Le pape Léon XIV et le président Donald Trump sont les deux Américains les plus influents du moment sur la scène géopolitique. Ils incarnent des projets antagonistes. Leurs caractères sont aux antipodes. Mais le duel à fleurets mochetés que Robert Francis Prevost mène depuis Rome contre son compatriote de Washington atteste que la brutalité et la coercition ne sont pas le seul avenir des rapports internationaux. Son exemple pourrait devenir une source d’inspiration pour les dirigeants européens qui peinent à gérer les foucades de leur homologue américain.
Le choix de placer un Américain à sa tête, effectué par l’Eglise catholique peu après la réélection du milliardaire, n’est pas une coïncidence. La simultanéité des mandats de Trump et de Prevost reflète le chamboulement d’un monde qui tâtonne pour se chercher une direction. Le premier, tout en excès et en égotisme, préside aux destinées d’une puissance militaire inégalée dans l’Histoire ; il ne croit qu’aux rapports de force ; il se moque que la paix soit juste, du moment qu’elle permet les affaires. Le second, modèle de modération et d’humilité, dirige l’Etat le plus minuscule qui soit ; il incarne un projet moral, soucieux de justice et attentif aux laissés-pour-compte ; la paix ne vaut rien à ses yeux si elle ne respecte pas la dignité de tout être humain.
L’aura de Prevost n’est pas moindre que celle de Trump. Elle s’appuie sur ce que le politologue américain Joseph Nye, décédé l’an dernier, appelait le soft power, l’influence que confèrent l’autorité morale et la capacité de séduction exercée par un idéal civilisationnel. Son moteur est l’exemplarité, plutôt que la carotte et le bâton. Les Etats-Unis ont longtemps disposé d’un soft power de premier plan, fondé sur la démocratie, le capitalisme libéral et le rêve américain popularisé par Hollywood.
Trump a transformé le rêve en cauchemar en maltraitant ses alliés, en piétinant le droit international et en versant de l’huile sur le feu de la polarisation politique. Il n’en a cure, car il ne croit qu’au hard power, la puissance dure. "Nous vivons dans un monde - le monde réel - régi par la force, la puissance et le pouvoir", disait le 6 janvier son conseiller politique Stephen Miller. Trois jours plus tard, Léon XIV lui répondait indirectement en critiquant, devant les ambassadeurs près le Saint-Siège, "une diplomatie qui est fondée sur la force au lieu de promouvoir le dialogue et le consensus".
"Je pense que Dieu est très fier du boulot que j’ai fait"
Sur l’accueil dû aux migrants, sur le respect du droit international et de sa dimension humanitaire, sur la justice sociale, le Pape prend le contre-pied du président. Pour lui, "l’État de droit est le fondement de toute coexistence civile pacifique". Il met le doigt sur les contradictions du mouvement trumpien lorsqu’il dit que l’opposition à l’avortement au nom du respect de la vie humaine, qui est la position de l’Eglise, est incompatible avec l’approbation de la peine de mort et le traitement inhumain des migrants. "Je pense que Dieu est très fier du boulot que j’ai fait", a rétorqué Trump le 20 janvier, premier anniversaire de son retour à la Maison-Blanche. On ignore ce que Dieu en pense mais on suppute que Prevost y voit une fanfaronnade déplacée.
À la fin du XIXe siècle, un autre pape Léon, le treizième du nom, inspirateur de la doctrine sociale de l’Eglise, avait critiqué "l’américanisme", la tendance de ceux qui, à l’époque, voulaient à tout prix adapter le catholicisme à la modernité américaine. Aujourd’hui, c’est contre un tout autre américanisme que le Pape se dresse : celui qui voudrait que l’attachement à une certaine idée de la culture nationale, fondée sur l’identité, l’emporte sur la fidélité à l’Évangile.
Au président américain qui dénigre la "décomposition" de l’Europe, le pape répond en rappelant l’importance de préserver la cohérence de l’Occident. L’alliance transatlantique est à ses yeux "très importante, aujourd’hui et dans l’avenir". Léon XIV et Donald Trump ne se sont encore jamais rencontrés mais ils ont déjà beaucoup à se dire.
